Le cadrage change tout
Deux photographies prises au même endroit, à 82mm et 22mm Le sujet n’a pas changé. Le cadre, si. Et avec lui change notre perception du lieu.
Une photographie montre ce qui est dans le cadre. Elle ne dit rien de ce que le photographe a laissé dehors.
Dans la première image, les fleurs occupent le premier plan. Derrière elles apparaissent des habitations modestes, du linge, des graffitis et une végétation abondante. Le lieu est dense, bricolé, mais il pourrait sembler finalement assez acceptable.
Rien de ce que montre cette photographie n’est faux. Les fleurs étaient là. Les couleurs aussi. Le photographe n’a rien ajouté et rien dissimulé à l’intérieur du cadre.
CE QUI RESTE HORS CHAMP
La seconde photographie élargit le regard. Le pont métallique apparaît, le pylône prend toute son importance et le canal occupe maintenant une large partie du premier plan.
Mais surtout, elle révèle la situation des habitations : des gens vivent littéralement sous le pont, coincés entre le canal transformé en égout et la route qui passe au-dessus de leurs têtes. À la puanteur de l’un s’ajoute le bruit incessant de l’autre.
Toute photographie commence par une exclusion. Cadrer consiste autant à décider ce que l’on montre qu’à décider ce qui restera invisible.
Dans la première image, rien n’est faux : les fleurs, les couleurs, le linge et la végétation étaient bien là. Pourtant, sans le pont et le canal, il est impossible de comprendre réellement dans quelles conditions ces gens habitent.
Toute photographie commence ainsi par une exclusion. Cadrer consiste autant à décider ce que l’on montre qu’à décider ce qui restera invisible.
Aucune des deux images ne ment. Mais chacune ne donne accès qu’à une portion du réel. Oublier l’existence du hors-champ, c’est risquer de prendre cette portion pour le tout.
Le cadre large nous en apprend beaucoup plus, mais il ne restitue toujours pas tout. Il montre le canal sans sa puanteur, le pont sans le bruit de la circulation. Il montre le soleil de Jakarta sans la chaleur et l’humidité de midi. Le hors-champ commence aux bords de l’image ; une partie du réel échappe même à l’image la plus large.