À Xi'an
Nous arrivons à Xi’an en fin de journée du 16 octobre, en provenance de Beijing. Quartier libre ! Du moins en théorie. Notre hôtel se trouve près de l’ancienne porte principale de la ville, dans un secteur qui se prête mal à l’immersion dont je rêve. La lumière décline déjà. Depuis la fenêtre de ma chambre, je « chippe » deux ou trois images de la rue. Même avec des objectifs lumineux, la marge est étroite : nous sommes en 1995, à l’époque de la pellicule, et chaque photographie se gagne encore contre le manque de lumière.
Le règne de la bicyclette
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est l’absence presque totale de voitures. La rue appartient aux bicyclettes, parmi lesquelles de nombreux vélos-cargos transportent personnes et marchandises. À cette échelle, les crevaisons sont fréquentes : sur les trottoirs, les réparateurs travaillent à même le sol, pompes, rustines et outils à portée de main.
Aux abords du site de l’armée enterrée
Il y a beaucoup d’activité et je suis relativement libre de mes mouvements. Je me perds entre les étals : les marchands de fourrures de renard — qui ont fort mauvaise réputation tant les imitations sont nombreuses — côtoient les marchands d’épices et les vendeurs de nouilles.
Sur les trottoirs, des paysans des environs proposent leur propre production dans des paniers posés à même le sol. Parmi eux passent des portefaix qui semblent venir d’une autre époque. J’ai envie de tout photographier. Malheureusement, mon stock de pellicules fond comme neige au soleil. Comme il est difficile de se restreindre dans un tel environnement.
Le palais de Huaqing
Après les musées consacrés à l’armée enterrée, nous gagnons Huaqing, tout proche, au pied du mont Li. Depuis des siècles, les sources chaudes ont attiré ici les souverains chinois. Plusieurs dynasties y ont établi des palais ou des résidences, mais le lieu reste surtout associé à l’empereur Xuanzong des Tang et à sa favorite Yang Guifei.
Huaqing appartient aussi à l’histoire moderne : en décembre 1936, Tchang Kaï-chek y fut arrêté par deux de ses généraux lors de l’incident de Xi’an. En 1995, loin des grandes mises en scène touristiques d’aujourd’hui, je découvre surtout un jardin paisible, ses pavillons, ses bassins et les chemins qui montent sur les flancs boisés du mont Li.
Une armée pour l’au-delà
Cette armée de terre cuite veillait sur le mausolée de Qin Shi Huang, le premier empereur à unifier la Chine, mort en 210 avant notre ère. Commencé dès 246 avant notre ère, l’immense complexe funéraire reproduisait symboliquement l’organisation de son empire. Des milliers de soldats grandeur nature, accompagnés de chevaux, de chars et d’armes, furent disposés en formation de bataille pour continuer à protéger le souverain dans l’au-delà.
Enfouie pendant plus de deux millénaires, cette armée ne fut découverte qu’en 1974, à l’occasion du creusement d’un puits. En 1995, les photographies étaient formellement interdites à l’intérieur. Je n’en ai donc rapporté aucune image directe, seulement celles des ateliers et des marchands de reproductions installés aux abords du site. Leurs alignements donnaient malgré tout un faible écho de ce que je venais de voir.
Note de prise de vue. Chine, octobre 1995. Nikon F90. Pellicule : Fuji Reala 100.