19 octobre 1995 Une soirée à Canton

Mon périple en Chine touche à sa fin. Ce soir, je flâne dans une rue marchande de Canton. La lumière décline, les conversations se croisent, les enfants rient et se bousculent, des odeurs de légumes et de friture montent des échoppes. Je marche lentement, sans véritable destination, simplement attentif à ce qui se passe autour de moi. Demain, je prendrai le train pour Hong Kong avant de rentrer en France. Mais ce soir, je savoure ces dernières heures chinoises, conscient que ce sont souvent les scènes les plus ordinaires qui restent le plus longtemps en mémoire

Rue marchande animée à Canton, 1995

Rue marchande animée à Canton, 1995

Les premières minutes, je photographie peu. Je préfère observer. La rue vit à son rythme, les commerçants interpellent les passants, les enfants jouent entre les vélos, chacun semble connaître sa place. Pour moi, tout est nouveau. Je prends le temps de regarder avant de porter l'appareil à l'œil.

Scène de rue à Canton en 1995, marché populaire avec passants, enfants, vélos et échoppes animées des deux côtés.

Rue marchande animée à Canton, 1995

Étal de marché à Canton en 1995, mélange d’ordre et de désordre avec légumes, saucisses suspendues, paniers et produits variés.

Un étal de marché à Canton, entre ordre et désordre apparent.

Les échoppes regorgent de denrées présentées sans fioritures. Viandes séchées suspendues, légumes entassés dans des paniers, bouteilles posées sur des caisses : rien n'est vraiment ordonné et pourtant chaque chose semble avoir sa place. Dans ce fourbi organisé, on devine l'ingéniosité d'un commerce où l'essentiel est de répondre aux besoins immédiats des habitants.

Scène de rue à Canton en 1995, jeune homme torse nu avec un seau, rue humide bordée de motos et de vélos, habitants en mouvement.

Rue animée de Canton, entre flaques, vélos et passants, 1995.

Le sol encore mouillé reflète le désordre ambiant, les motos s'entassent devant les façades usées, les passants circulent comme dans un ballet improvisé. Un jeune homme torse nu traverse le champ, bottes aux pieds, un seau à la main, comme s'il portait à lui seul l'énergie de l'endroit. Je déclenche presque instinctivement. Je tiens ma photo.

Vue d'une grande avenue à Canton en 1995, encombrée de voitures, bus et camions, témoignant de la montée en puissance de l’automobile.

Embouteillage à Canton en 1995 : la voiture prend le dessus.

1995. La modernité s'impose aussi par le trafic. Là où, quelques années plus tôt, les vélos dominaient, ce sont désormais les voitures, les bus et les camions qui occupent l'espace, engorgeant les larges avenues. La ville s'étend, les immeubles poussent et, avec eux, la circulation devient un symbole autant qu'un fardeau. En observant cette scène, je prends conscience que l'ère du vélo est en train de s'effacer au profit d'un nouveau rythme urbain.

Scène de rue à Canton en 1995 : plusieurs hommes torse nu déchargent un camion rempli de marchandises, cartons et ballots s’accumulent sur la chaussée.

Chargement et déchargement dans une rue de Canton, 1995.

Au détour d'une rue, la vie se déploie comme un théâtre improvisé. Un camion est arrêté, béant à l'arrière. Des hommes torse nu descendent ballots et cartons à la chaîne, d'autres tirent des diables ou portent les charges à l'épaule. Le trottoir devient quai de déchargement, la rue un entrepôt.Le trottoir devient quai de déchargement, la rue un entrepôt. Chacun semble savoir exactement ce qu'il a à faire. Je déclenche pour en garder la trace.

Canton

Chargement de marchandises

Scène nocturne à Canton en 1995 : des femmes utilisent une cabine téléphonique publique gérée par un guichetier, le téléphone personnel n’étant pas encore courant.

Cabine téléphonique publique à Canton, 1995.

En 1995, le téléphone n'est pas encore un objet du quotidien. Dans la rue, ces cabines publiques fonctionnent comme de petits guichets où l'on s'adresse à un employé pour passer son appel. Les conversations se tiennent à voix mi-basse, mais tout le monde en entend un peu. L'attente fait partie du rituel. Je regarde ces jeunes femmes patienter, composer leur numéro, puis reprendre leur chemin. À travers elles, c'est une époque que je photographie : celle où communiquer passait encore par un lieu partagé, avant que le téléphone portable n'isole chacun dans son propre monde./p>

Scène de rue à Canton en 1995, vélos et triporteurs chargés de caisses circulant parmi les passants, avec en arrière-plan des façades anciennes et une grande affiche murale.

Dans les rues intérieures de Canton, le vélo règne encore, 1995.

Dans les rues intérieures, les vélos sont encore rois. Ils filent en silence, parfois lourdement chargés de caisses, se mêlant aux piétons dans un ballet sans heurt. Ici, la circulation garde une dimension humaine, loin du vacarme automobile des grandes avenues. Les murs défraîchis et les affiches colorées forment le décor d'une ville qui oscille entre tradition et modernité. J'ai l'impression de saisir un équilibre fragile, voué à disparaître bientôt.

Comment traverser cette avenue ?

« Il suffit de se lancer... » me confie un ami chinois.


Ces photos je les ai capturées avec un Nikon F90 sur des pellicules Fuji Reala scannées avec un Nikon Coolscan V-ED