Les portraits prennent le bus
Ce jour-là, en 2020, je me promenais dans le quartier de Montmartre, appareil photo en bandoulière. Arrivé au niveau du café Proibido, j’ai été attiré par ce que je voyais au travers de la vitre. Un mur complètement couvert de portraits encadrés, comme si c’était une forme de carrelage. Ce n’était pas commun, le reste du lieu non plus. Il semblait devoir y régner des soirées bien arrosées, tout était en désordre. Je me suis déplacé un peu pour tenter de prendre une photo. Je bataillais avec les reflets dans la vitre et soudain les immeubles d’en face s’y sont reflétés, donnant l’impression que chaque volet était attribué à un visage. J’ai déclenché. Au loin, j’ai aperçu un bus qui arrivait. J’ai pensé qu’il pourrait cacher les reflets et éclaircir la vue. J’ai déclenché en rafale au moment de son passage. En 2024, je suis revenu et j’ai rejoué la scène. Les trois photographies réunies ici proviennent de ces deux années. Le résultat ? Une passante se mêle aux portraits, puis le bus semble traverser le mur « carrelé » et avoir embarqué les personnages. L’un d’entre eux semble, d’ailleurs, en être particulièrement heureux.
Voir
Au travers de la vitrine je vois des photos de visages bien encadrées couvrant tout un mur. La rue se reflète et vient se mélanger aux visages.
Une femme passe devant moi. Son reflet immense se superpose aux portraits. Elle n’est pas vraiment parmi eux, bien sûr, mais la photographie l’y installe pour quelques secondes.
Attendre
Puis un bus arrive.
Son reflet traverse à son tour la vitrine. Ses fenêtres, ses montants et sa masse se superposent aux photographies. Le bus semble ralentir juste devant elles, presque comme s’il venait ramasser tous ces visages.
À mesure qu’il avance, l’illusion devient plus convaincante. Certains portraits apparaissent déjà derrière ses vitres.
Aller vite
Cette fois, ça y est: ils sont embarqués.
Le bus et la vitrine se confondent suffisamment pour que les portraits deviennent des passagers. Certains regardent dehors, d’autres semblent discuter. Celui du milieu paraît même assez content du voyage.
Je sais bien qu’ils n’ont pas bougé d’un centimètre. C’est le bus qui passe, la vitrine qui réfléchit et la photographie qui mélange tout.
Mais sur l’image, ils sont partis. Il ne reste plus qu’à savoir où.
Conclusion
C’est peut-être ce qui m’amuse le plus avec les reflets. Ils ne se contentent pas de reproduire ce qui se trouve devant une vitre: ils mettent ensemble des éléments qui, dans la réalité, sont séparés.
Il suffit alors de se déplacer un peu, ou d’attendre quelques secondes. Une passante entre dans la collection, un bus vient chercher les portraits, puis les emporte.
Trois instants prélevés dans une scène parfaitement ordinaire finissent ainsi par raconter une petite histoire qui n’a jamais eu lieu.
Paris - Montmartre - Rue Durantin - Leica Q2 (2020) et j'ai rejoué la scène en 2024 avec un Leica Q3
Mise à jour le: 6 septembre 2026