L'inconnu d'Istanbul
Istanbul, 1990
Il vient de pleuvoir. Je descends une petite rue d’Istanbul, à l’écart de l’agitation de la ville, lorsque j’aperçois une vieille Dodge Coronet de 1954. Son bleu un peu passé, son toit blanc, ses chromes fatigués. Elle a exactement mon âge ! Difficile de ne pas s’arrêter devant une telle rencontre.
Mais une voiture, aussi belle soit-elle, ne suffit pas toujours à faire une photographie intéressante. Devant moi, un homme en casquette et blouson sombre descend tranquillement la rue. Je lui emboîte le pas, au milieu de la chaussée. Sa silhouette occupe le premier plan, sur la droite, tandis que la Dodge reste au centre. J’ai trouvé le cadrage que je cherchais.
Et puis il y a cet autre homme, à la porte du café. Regarde-t-il le passant ? Le connaît-il ? Ou est-ce moi qui ai attiré son attention avec mon appareil photo ?
Sur la gauche, les enseignes publicitaires, les ballons colorés et les caisses de boissons empilées sur le trottoir donnent aussi de l’intérêt à l’arrière-plan. La chaussée encore mouillée reflète par endroits les couleurs des commerces. Tous ces détails participent à l’atmosphère de cette rue.
Aujourd’hui, en regardant cette image, je retrouve d’abord cette vieille américaine qui avait attiré mon attention et qui était si typique d’Istanbul à cette époque. Mais mon regard finit toujours par revenir vers les deux hommes. Se connaissent-ils ? Vont-ils se parler ? Ou simplement poursuivre leur chemin sans même se regarder ?
L’intérêt d’une image ouverte comme celle-ci, c’est qu’elle ne raconte pas une histoire précise, mais laisse à chacun la liberté d’en imaginer une.
L’inconnu d’Istanbul
Istanbul, 1990. La pluie venait de cesser. Dans une petite rue en pente, à l'écart de l'agitation de la ville, un homme descendait tranquillement la chaussée. Les mains dans les poches de son blouson de cuir, la casquette bien enfoncée sur la tête, il semblait savoir où il allait.
En apercevant la vieille voiture bleue, il ralentit imperceptiblement. Elle était toujours là. Même couleur, même toit blanc, mêmes pare-chocs fatigués. Combien d'années s'étaient écoulées depuis son dernier passage dans cette rue ? Il aurait été bien incapable de le dire. À la porte d'un café, un homme venait de passer la tête. Un client, probablement, qui prenait l'air entre deux verres de thé. Il avait remarqué le passant et semblait hésiter à l'appeler. Ils ne s'étaient pas vus depuis des années. Leur dernière rencontre ne s'était d'ailleurs pas très bien terminée. Une histoire d'argent, peut-être, ou une femme. Avec le temps, les souvenirs avaient fini par se brouiller.
L'homme à la porte hésita. Devait-il l'interpeller ? L'inviter à boire un verre, comme autrefois, et faire semblant que rien ne s'était passé ? Le passant, lui, continuait de descendre la rue.
À quelques mètres derrière, un photographe marchait au milieu de la chaussée. Il avait immédiatement remarqué cette vieille Dodge Coronet de 1954. Elle avait exactement le même âge que lui, ce qui n'était pas pour lui déplaire. Mais il n'était pas venu jusqu'à Istanbul pour rapporter une photographie de plus d'une vieille américaine. La voiture l'intéressait, bien sûr, mais il lui fallait autre chose. Un cadre, une présence humaine, une histoire à imaginer.
L'homme au blouson était arrivé à point nommé. En le suivant, le photographe avait trouvé son angle de prise de vue. Et voilà qu'un inconnu passait la tête à la porte du café, comme s'il avait attendu son signal pour entrer dans la scène. Le photographe appuya sur le déclencheur.
Il venait peut-être de saisir l'instant précédant des retrouvailles. Ou, au contraire, celui où deux hommes qui s'étaient autrefois connus allaient se croiser sans même se saluer. Il n'en saurait jamais rien.