– Deux visages pour un voyage
Aéroport Charles-de-Gaulle, en partance pour Rome. Il est assis, chapeau de paille incliné, veste en jean ouverte, l’air fatigué des voyageurs qui ont déjà trop attendu. Son téléphone occupe toute son attention, ses pouces glissent mécaniquement sur l’écran. Le monde autour de lui peut bien s’agiter, il n’y prête aucune attention.
À ses pieds, son sac bourré de papiers, un compagnon de route un peu fatigué lui aussi. Mais c’est l’autre sac qui attire le regard : celui avec ce visage imprimé, grand, sombre, concentré. Ce visage-là ne décroche pas. Tandis que son propriétaire s’enfonce dans le petit écran de son téléphone, lui observe la salle entière, immobile, inaltérable.
Dans l’aéroport, tout est mouvement : annonces, valises, passagers pressés. Lui, au contraire, semble se dissoudre dans sa distraction. Alors le sac prend le relais. Plus présent que l’homme, plus attentif, comme s’il veillait sur lui. Il fixe les allées et venues, surveille l’espace, garde la place, occupe le terrain.
On pourrait croire que c’est le sac qui voyage, et que l’homme n’est que son porteur distrait. Quand l’embarquement sera appelé, le visage imprimé continuera de scruter, imperturbable, les passagers du vol pour Rome. À l’arrivée, dans le tumulte de Fiumicino, c’est encore lui qu’on remarquera le premier. L’homme, lui, restera absorbé par son écran
Qui est le véritable voyageur?
Je suis ce sac, posé là au pied de mon porteur. On croit que c’est lui qui voyage, mais en vérité, c’est moi qui mène la danse. Lui, il scrolle son téléphone, inconscient de tout. Moi, je guette les annonces, j’entends chaque appel au micro, je surveille les valises qui roulent, les passagers qui s’agitent.
À CDG, terminal 2, j’ai déjà tout vu : les familles débordées, les couples excités, les hommes d’affaires pressés. Mon propriétaire, lui, ne voit rien. Il me traîne, mais c’est moi qui sais. Je retiens les visages, j’anticipe la file d’embarquement. Sans moi, il serait déjà perdu.
Je pars pour Rome. C’est moi qui vais fouler le sol de Fiumicino le premier, coincé dans le coffre à bagages ou serré sous un siège. Je sais que les regards se posent d’abord sur moi, sur ce visage imprimé qui ne cligne jamais. Lui passera inaperçu, mais moi on se souviendra de moi.
Alors oui, je vide mon sac : je suis le véritable voyageur. Lui n’est qu’un accessoire, un porteur distrait. L’âme du voyage, c’est moi.
Tribulations d’un sac de voyage
CDG, terminal 2
On croit que je n’ai pas de voix. Erreur. J’observe, j’écoute, je retiens. Je suis ce sac posé au pied de mon porteur distrait. Lui ne quitte pas son téléphone des yeux. Moi, je sais déjà que notre vol a vingt minutes de retard, je sais quels passagers courent vers la porte F32, je sais même que le type en costume là-bas va rater son embarquement. J’ai l’œil.
Embarquement
On nous appelle enfin. C’est moi qu’on remarque dans la file, mon visage imprimé fixé sur les autres voyageurs. Lui, il suit derrière, comme un porteur un peu effacé. Quand on passe le contrôle, c’est encore moi qu’on inspecte du regard. Les papiers ? C’est lui qui les sort, mais sans moi, il ne va nulle part.
À bord
On m’a coincé sous le siège devant. Pas très digne pour un voyageur comme moi. Lui s’installe, commande un café tiède, met des écouteurs et se perd dans sa bulle. Moi, je continue de scruter. Les hôtesses, les passagers qui somnolent, l’aile de l’avion qui tremble légèrement. Je note tout, je retiens tout.
Arrivée à Rome
Fiumicino, chaleur moite. Lui est déjà perdu dans son téléphone, à chercher l’adresse de son hôtel. Moi, je sens la poussière, la rumeur italienne, le parfum du café qui s’échappe des bars du terminal. C’est pour moi que les regards se retournent, pas pour lui. Mon visage imprimé accroche la lumière, interroge, intrigue.
Le taxi
On me jette sur la banquette arrière. Lui discute avec le chauffeur, mal prononce l’adresse, gesticule. Moi, je fixe la route, je vois défiler les pins parasols, les ruines éparses, les façades jaunes. Je suis déjà à Rome.
L’hôtel
Je suis posé dans un coin de la chambre. Lui sort ses affaires, enfile une chemise froissée, ressort aussitôt pour dîner. Je reste là, immobile, mais je sais que demain je repartirai avec lui dans les ruelles. Les passants croiseront mon regard avant de remarquer le sien. Car c’est toujours moi qu’on voit en premier.
En attendant un avion pour Rome. Février 2008. Nikon Coolpix P5000