– Mannequins complices
Shanghai, printemps 2011. Dans une rue animée, un groupe d’hommes s’accorde un moment de répit. Leurs vélos et tricycles de transport sont posés en désordre, comme abandonnés le temps d’une pause. Certains mangent à la hâte, d’autres fument ou discutent, un dernier lève les bras avec un sachet de victuailles, comme pour marquer sa victoire du jour. Leurs gestes sont simples, banals, mais ils racontent toute une journée de travail éreintante et le plaisir d’une camaraderie retrouvée.
Derrière eux, la vitrine d’un magasin propose une toute autre scène : des mannequins nus, figés dans des poses étranges, esquissent des sourires forcés ou tendent la main comme pour saluer. À leurs côtés, un squelette éducatif ajoute une touche ironique, presque macabre. L’ensemble donne l’impression que ces silhouettes artificielles participent malgré elles au tableau, témoins muets de la vie de la rue.
- Liang
- Quelle journée ! J’ai cru que mes jambes allaient lâcher en poussant cette foutue cargaison.
- Zhou
- T’as pas de jambes, toi, seulement deux baguettes en bois.
- Chen
- (brandissant son sac de raviolis comme un trophée) Regardez ce que j’ai trouvé pour pas cher ! C’est moi qui vais bien dormir ce soir.
- Hao
- Tu veux dire que tu vas tout avaler seul ? Donne au moins un ravioli à ton vélo, il est plus maigre que toi !
- Wu
- (regardant la vitrine) Vous avez vu ces mannequins ? On dirait qu’ils nous saluent.
- Zhou
- Oui, et celui-là, avec sa main levée… c’est ton cousin, non ?
- Liang
- Moi je préfère celui du fond. Toujours calme, jamais fatigué. Pas de clients, pas de patron.
- Chen
- Ouais, mais pas de raviolis non plus !
(Le groupe éclate de rire. Le temps d’une pause, la fatigue de la journée se dissout dans leurs plaisanteries. De l’autre côté de la vitrine, les mannequins restent figés, spectateurs muets de cette comédie ordinaire.)
- Mannequin souriant
- Ils rient fort, leurs visages changent à chaque seconde. Moi je souris toujours pareil, figé dans ma pose.
- Mannequin sans visage
- Je les envie et je les plains à la fois. Leur fatigue les plie, mais au moins ils existent dans le mouvement.
- Mannequin au bras levé
- Regardez comme je fais signe ! Mais ils ne me voient que comme une blague.
- Le squelette
- Je n’ai plus de chair, plus de faim, plus de fatigue. Pourtant je comprends mieux qu’eux ce que signifie le repos éternel.
(De part et d’autre de la vitre, vivants et artificiels semblent dialoguer. Les ouvriers reprennent leur souffle, les mannequins restent immobiles, le squelette observe. La rue devient théâtre.)
14 mai 2011 Shanghaï - Nikon D3 obj 24-70 f2.8 à 45mm