– Les épinglés, mémoire d'une fête
La musique vibre encore dans l’air, mais quelque chose a changé. Les rires et les voix ne viennent plus des convives en chair et en os. Ils viennent des images. Des Polaroïds. Accrochés là, comme du linge à sécher, figés, mais toujours vivants.
Comme du linge à sécher
Lucas (criant) : Hé ! Hééé ! Vous m’entendez ?
Zoé : Qui parle ?
Lucas : Moi, là-haut, vers la gauche. Lucas !
Noé : Attends… QUOI ?! On parle ? On peut PARLER ?
Inès : Eh ben, on dirait bien. Quelqu’un peut me dire ce qui se passe ?
Jules : On est… accrochés ? Mais… mais je me souviens encore du goût du mojito que je tenais !
Zoé : Moi aussi… j’ai l’impression d’avoir encore la musique qui résonne dans ma cage thoracique.
Alex (moqueur) : T’es sûr que c’est pas juste le rhum ?
Léna : STOP ! Réfléchissons deux secondes. La dernière chose dont je me souviens, c’est le flash. Quelqu’un a pris une photo.
Jules : Moi aussi… Il y avait ce foutu flash, et après… plus rien.
Lucas : Donc on est coincés ici. Des images dans une vitrine.
Zoé : Oh bordel… on est devenus des souvenirs.
La Révélation
Noé (riant nerveusement) : Allez, les gars, c’est une blague. C’est juste une nuit trop arrosée, et on rêve tous en même temps.
Inès : Ah ouais ? Et t’expliques comment on peut tous s’entendre alors qu’on est sur des photos différentes ?
Léna : C’est comme si on était encore à cette soirée… mais sans pouvoir bouger. Comme des spectateurs de notre propre vie.
Zoé : Sauf qu’on a beau être des images figées… le temps passe quand même.
Jules : Comment ça ?
Zoé : Regarde bien autour de toi. Certains visages sont déjà en train de s’effacer.
(Silence.)
Lucas : Attendez… QUOI ?!
Noé : Putain. C’est vrai. Y a des zones plus blanches. Comme si… comme si les gens qu’on oublie disparaissaient.
Inès (chuchotant) : On est en train de s’effacer.
La Panique
Alex : Oh non non non non non ! J’veux pas disparaître, moi !
Jules : Mais… pourquoi certains restent nets ?
Zoé : Peut-être que ceux qui sont encore dans la mémoire de quelqu’un restent plus longtemps.
Lucas : Ou ceux qui ont marqué la soirée.
Inès : Ou ceux qui ont été aimés.
Noé : Oh merde.
Léna : Quoi ?
Noé : Je suis seul sur ma photo.
(Silence pesant.)
Jules : Noé…
Noé (voix tremblante) : Si personne ne se souvient de moi… alors je vais disparaître en premier.
Le Pacte
Lucas : NON. Attends. Il faut qu’on fasse quelque chose !
Zoé : Mais quoi ? On est coincés !
Alex : On doit faire en sorte que quelqu’un nous remarque !
Jules : Que quelqu’un regarde les photos.
Inès : Et qu’il se souvienne de nous !
Noé (désespéré) : Mais comment on fait ?! On est juste des putains d’images accrochées à une vitrine !
(Silence.)
Léna : Peut-être qu’on n’est que des images. Mais si on est ici… c’est qu’on existe encore quelque part.
Zoé : Comment ça ?
Léna : Peut-être que cette nuit n’est pas totalement finie. Peut-être qu’il nous reste une dernière chance.
L’Explosion Finale
Lucas : OK. Alors on y va à fond.
Zoé : On fait en sorte qu’ils nous VOIENT.
Jules : Qu’ils nous ENTENDENT.
Inès : Qu’ils SE SOUVIENNENT.
Noé (désespéré) : Mais comment ?!
Léna : ON FAIT PÉTER LE FLASH.
(Soudain, une lumière aveuglante illumine la vitrine. Un grondement sourd secoue les Polaroïds. L’image tremble. L’air semble vibrer. Et puis—)
—FLASH.
Un passant sursauta en regardant la vitrine.
Les Polaroïds semblaient avoir bougé.
Non, impossible. Il avait dû rêver.
Mais, intrigué, il s’approcha… et posa son regard sur une photo.
Et alors, quelque part, sur un mur de souvenirs, une voix souffla :
« On est encore là. »
Fin.
Cette photo je l'ai prise en 2012. Il s'agit de la vitrine d'une discothèque. J'aimais bien ces clichés Polaroïd installés sur des cordes avec des épingles à linge comme des tirages argentiques dans une chambre noire.