Une homme distingué fume un cigarillo à la terrasse 'un café parisien'

4 novembre 2024 – Lucien Belmont metteur en scène

Ce matin-là, Lucien Belmont commence sa journée au Café du Passage, son quartier général. Toujours la même table, près de la vitre. Il allume un cigarillo sans même y penser, tapote les gants en cuir posés devant lui, puis ouvre son carnet de notes. Cet après-midi, une répétition l’attend, et il s’y rend déjà à reculons.

La troupe s’acharne sur Cyrano de Bergerac. Des semaines qu’il rabâche la même chose. Ils ne prennent pas le temps de respirer entre les mots. Il relit les phrases griffonnées la veille :

- Georges articule comme une casserole.
- Sophie croit que Roxane est une midinette.
- Gérard… trop de gestes, pas assez de cœur.

Il écrase son cigarillo d’un geste lent, enfile ses gants, règle l’addition et enfourche son vieux vélo. La selle grince. Le trajet jusqu’au théâtre, il le connaît par cœur.

Dans les coulisses, l’air sent la peinture fraîche et la poussière des rideaux. Le parquet craque. Les comédiens s’échauffent, plaisantent, rient plus fort qu’il ne faudrait. Lucien observe sans un mot. Quand il claque des mains, le silence se fait d’un coup. Ce silence-là, il le préfère à tous les discours.

La répétition commence. Georges avale encore son texte, Sophie minaude, Gérard brasse l’air. Lucien interrompt, s’avance.

- Mon cher, si tu continues à faire tourner tes bras comme ça, on croira que Cyrano combat des moulins et non des duellistes.

Un éclat de rire parcourt la troupe. Gérard baisse les yeux. Lucien reprend, montre, projette les alexandrins comme il l’a toujours fait. Pendant un instant, ils suivent. Ils entendent enfin la musique des mots.

La séance s’étire, finit tard. Lucien remonte sur son vélo, revient au café. Il retrouve sa place, rallume un cigarillo, regarde la rue. Le soir tombe. Il se dit qu’avec de la patience, peut-être, sa troupe saura donner au public un vrai moment de théâtre.

Demain, il recommencera.


Une homme distingué fume un cigarillo à la terrasse 'un café parisien'
Une homme distingué fume un cigarillo à la terrasse 'un café parisien'

Lucien Belmont est de retour à sa terrasse, même table, même rituel. Il porte un autre costume, toujours impeccable, un feutre clair enfoncé sur ses cheveux grisonnants. Il allume un cigarillo, tire une bouffée et fixe le vide, l’air songeur.

La répétition de la veille a laissé un goût amer. Ses comédiens ne sont pas mauvais, non, mais ils jouent comme des acteurs, et non comme des personnages. Trop préoccupés par leur posture, leur voix, leur image. "L’ego, encore et toujours l’ego…", marmonne-t-il en soufflant la fumée vers le ciel gris. Il sait pourtant qu’il peut les amener plus loin, leur faire comprendre ce frisson qui court dans le dos quand un mot juste tombe au bon moment, quand une scène vit pour de vrai.

Il regarde sa montre. Dans quelques heures, il devra à nouveau endosser le rôle du capitaine de navire, tenir ferme la barre, éviter que le bateau ne coule sous le poids des doutes et des caprices de chacun.

Le serveur, un jeune homme vif qu’il connaît depuis longtemps, s’approche avec un sourire :
- Alors, Monsieur Belmont, ça avance votre Cyrano ? Lucien esquisse un rictus.
- Disons que pour l’instant, c’est plutôt En attendant Godot.
Le serveur rit et dépose l’espresso fumant. Lucien le saisit délicatement, le porte à ses lèvres et soupire. Il sait qu’aujourd’hui sera une nouvelle bataille, mais il en a vu d’autres. Il a déjà travaillé avec des divas, des génies, des cancres. Il sait que la patience est sa meilleure arme.

Il note mentalement les corrections à apporter. Georges doit oublier qu’il joue, Sophie doit cesser de se regarder jouer, Gérard… ah, Gérard. "Je vais le faire asseoir sur une chaise et lui interdire de bouger, tiens. On verra bien s’il apprend à faire passer l’émotion autrement que par ses bras."

La pluie commence à tomber doucement sur les pavés. Lucien écrase son cigarillo, remet son chapeau et se lève. Il a un spectacle à construire, des comédiens à secouer. Il paie d’un geste rapide et quitte la terrasse d’un pas lent mais assuré. Demain, avec un peu de chance, il leur fera toucher du doigt la magie du théâtre.
Et sinon… eh bien, il y aura encore un autre demain.


Souvenirs d’un jeune premier

Le théâtre est vide. Il est resté seul après la répétition, assis sur un banc au fond de la salle, le cigarillo éteint entre les doigts. Il aurait aimé être fier d’eux, de leurs progrès, mais il sent encore cette distance entre eux et le texte, comme s’ils jouaient à être des comédiens plutôt qu’à être leurs personnages.

Il ferme les yeux, laisse le silence l’envelopper, et les souvenirs refont surface.

Les années 60. Une petite salle poussiéreuse dans un quartier populaire.

Lucien n’avait pas encore vingt ans. Il portait des chemises trop larges et des rêves trop grands. Il était entré dans une troupe par hasard, après avoir suivi une amie à une audition. Il n’était pas censé jouer. Il était là pour observer, curieux, impressionné par l’énergie qui flottait dans l’air, par ces voix qui résonnaient, ces corps en mouvement.

Et puis, quelqu’un lui avait tendu un texte. Mettez-vous là et lisez.

Il avait obéi, intimidé. Les premières phrases étaient sorties hésitantes, puis plus assurées. Il s’était surpris lui-même. Il n’avait jamais vraiment pensé au théâtre avant ce jour-là, mais en quelques minutes, il avait su. C’était là qu’il voulait être.

La première fois qu’il était monté sur scène pour un vrai spectacle, il se souvenait d’une chaleur étrange, un vertige délicieux. Il jouait un rôle secondaire, un messager dans une tragédie antique, un personnage qui n’apparaissait que pour délivrer une nouvelle funeste et disparaître aussitôt. Trois minutes sur scène. Mais trois minutes où il existait pleinement.

Et ce silence du public, cette tension suspendue avant son premier mot… Il pouvait encore le sentir, cinquante ans plus tard.

Il rouvre les yeux et soupire. Son regard balaye la scène vide devant lui. Il aimerait que ses jeunes comédiens ressentent cela, ce frisson, cette magie. Peut-être qu’il doit les lâcher un peu, leur laisser faire leurs propres erreurs. On n’apprend pas à jouer en recevant des leçons, mais en vivant.

Il se lève lentement, ramasse son manteau, et s’apprête à quitter la salle. Demain, il leur parlera de tout ça.

Peut-être que ça fera une différence.

Et sinon… eh bien, il y aura encore un autre demain.


Un décor pour donner vie au théâtre

Lucien marche lentement dans la salle vide. Ses souvenirs de jeunesse s’éloignent et il revient au présent, à ses préoccupations immédiates. Il pense à ce décor qu’ils attendent encore. Le décor final de la scène du balcon. Il a insisté pour qu’il soit construit en vrai, avec une vraie pierre, du vrai bois, pas juste un fond peint. Les comédiens ont besoin de ressentir la matière sous leurs doigts, d'entendre leurs pas résonner sur des planches solides.

Il soupire. Où en est ce fichu décorateur ?

Il sort son téléphone, hésite à appeler. Serge, son décorateur de toujours, est un artiste génial mais fantasque, toujours à la bourre. « Ça viendra, ça viendra… » disait-il toujours. Mais Lucien commence à douter. Il sait pourtant qu’un vrai décor peut faire basculer une répétition.

Il se souvient d’une autre époque, un autre spectacle. C’était un drame bourgeois, et les comédiens jouaient comme s’ils étaient dans une salle de classe. Puis, un jour, le décor était arrivé. Des portes massives qui claquaient, un grand fauteuil en velours rouge, une cheminée fausse mais imposante. Et soudain, tout avait changé. Ils n’étaient plus des jeunes acteurs dans une salle de répétition. Ils étaient dans un salon du XIXe siècle.

Lucien regarde l’heure. Si le décor n’arrive pas demain, il faudra improviser. Mais il garde espoir. Si Serge a fait son travail, alors peut-être, oui peut-être, ses comédiens ressentiront enfin ce frisson qu’il cherche à leur transmettre.

Il remet son manteau et sort du théâtre, direction sa terrasse habituelle. Un autre cigarillo, un autre café, et cette éternelle question dans sa tête : jusqu’où peut-on guider un acteur avant de le laisser se trouver lui-même ?

Demain, il aura peut-être une réponse.


Lucien vs. Serge, le duel des passionnés

Le lendemain matin, Lucien est déjà au théâtre. Pas de décor en vue. Il inspire profondément et compose le numéro de Serge. Au bout de quelques tonalités, une voix rauque répond :

- Lucien, mon vieux, quelle bonne surprise !
- Serge, où est mon fichu décor ?

Un silence. Puis un léger toussotement.

- Ah. Oui. Alors écoute, j’ai eu une révélation. Je me suis dit… Pourquoi un balcon en pierre ? Pourquoi pas une structure plus… aérienne ?
- Serge…
- Attends, attends ! Imagine une ossature en fer forgé, avec un voile translucide qui capte la lumière, qui donne une impression d’irréel, tu vois ? Comme un songe !

Lucien ferme les yeux. Il compte jusqu’à trois.

- Non. Je veux des pierres. Du vrai bois. Un balcon solide. Mes comédiens ont besoin de sentir le poids du monde sous leurs pieds, pas de flotter dans un rêve à la noix.

Serge soupire à l’autre bout du fil.

- Tu n’as pas changé… Bon, bon, le décor arrive cet après-midi. On te monte ça avant la répétition de ce soir.

Lucien raccroche. Il sait que Serge va râler, critiquer ses goûts « terre-à-terre », mais il sait aussi qu’il tiendra parole. Le décor sera là.


La répétition – Enfin la magie ?

En fin d’après-midi, tout est prêt. Le décor est monté. Un vrai balcon, en pierre et bois vieilli, avec une rambarde usée par le temps. La scène prend vie.

Les comédiens arrivent, curieux, hésitants. Georges pose une main sur la rambarde et sourit légèrement. Sophie monte sur le balcon et regarde en bas, soudain plus concentrée. Le décor fait son œuvre.

Lucien observe en silence. Il sait qu’aujourd’hui, quelque chose peut se passer. Ce soir, peut-être, ils vont enfin cesser de jouer et commencer à vivre.

Il croise les bras, hoche la tête. Que le spectacle commence.


Lucien, un café et un bilan

La nuit est tombée sur la ville. Lucien est de retour à sa terrasse, son éternelle cigarillo entre les doigts, son café tiède devant lui. Le serveur s’approche avec un sourire amusé.

- Alors, cette répétition ?
- Mmmh…

Lucien ne répond pas tout de suite. Il fixe un point invisible devant lui, l’air songeur.

Le décor a changé beaucoup de choses. Dès les premières minutes, il a senti une différence. Les comédiens touchaient les murs, la pierre, s’appuyaient sur la rambarde du balcon comme s’ils étaient enfin chez eux. Georges, d’ordinaire raide comme un piquet, s’est surpris à parler avec les mains. Sophie, elle, a cessé de penser à son reflet et a enfin regardé son partenaire.

C’était mieux. Beaucoup mieux.

Mais pas encore parfait.

Il y avait toujours ces hésitations, ces moments où ils se regardaient du coin de l’œil comme pour vérifier s’ils jouaient « bien ». Lucien le sait : un acteur qui se regarde jouer n’est pas encore un personnage.

- Ils progressent… lâche-t-il enfin, en remuant son café.
- Donc c’est bon signe ? demande le serveur.
- Oui… mais il manque encore cette étincelle. Ce moment où ils oublieront le texte pour juste… être là.

Il se frotte la tempe, pensif. Comment les aider à franchir cette dernière marche ? Leur faire peur ? Les secouer ? Leur raconter encore une de ses vieilles anecdotes de théâtre ?

Le serveur, qui le connaît bien, pose la soucoupe avec un sourire.

- Vous trouverez bien un moyen. Vous êtes un peu comme un vieux chef d’orchestre… Et au final, la musique finit toujours par jouer juste.

Lucien esquisse un sourire en coin. Peut-être bien.

Il écrase son cigarillo, boit une dernière gorgée et se lève.

Demain sera un autre jour. Et qui sait ? Peut-être que demain, enfin, ils joueront comme s’ils étaient nés pour ça.


L’argent, toujours l’argent

Lucien fait tourner sa cuillère dans son café, l’air absent. À côté de lui, un carnet de notes ouvert, des chiffres gribouillés à la va-vite, entourés de ratures rageuses.

Les décors ont coûté plus cher que prévu. Serge a eu son inspiration de dernière minute, et comme d’habitude, « tu verras, ça en vaut la peine » s’est traduit par un dépassement de budget.

Les costumes ne sont pas encore réglés. Le théâtre leur a généreusement « accordé un délai »… ce qui, en langage de directeur de salle, signifie qu’ils peuvent jouer, mais que si Lucien ne trouve pas d’argent rapidement, ils finiront par répéter dans la rue.

Et puis, il y a les comédiens. Ils sont jeunes, ils sont pleins d’enthousiasme, mais ils doivent aussi payer leur loyer.

Lucien soupire et allume un cigarillo.

- Bon sang, pourquoi je continue à faire ça ?

C’est une question qu’il se pose à chaque production, et pourtant, il est toujours là. Parce que malgré tout, il sait que quand les lumières s’éteindront, quand le rideau se lèvera, il oubliera tout ça.

Mais pour le moment, il est bien obligé d’y penser. Il jette un œil à son téléphone. Il pourrait appeler un vieil ami, un mécène, un de ces anciens comédiens qui ont « réussi » et qui pourraient peut-être glisser un billet pour soutenir la troupe.

Mais demander de l’aide, c’est une autre histoire.

Il repose le téléphone et soupire.

Le serveur arrive avec l’addition et l’air compatissant de celui qui a tout entendu.

- Toujours les mêmes soucis, Lucien ?
- Toujours…
- Bah, ça va s’arranger. Le théâtre, c’est comme la cuisine : même avec trois bouts de ficelle, on peut toujours faire quelque chose de bon.

Lucien esquisse un sourire fatigué. Oui, il trouvera une solution. Il l’a toujours fait.

Mais pour ce soir, il range son carnet et finit son café. Il verra ça demain.


Un pari risqué

Lucien attrape son téléphone, hésite un instant, puis compose un numéro qu’il aurait préféré ne jamais rappeler.

Pierre Lambert. Un producteur de théâtre, un ancien ami – du moins, à l’époque où ils avaient encore des idéaux en commun. Depuis, Pierre s’est embourgeoisé, investissant uniquement dans des pièces « rentables », c'est-à-dire des comédies faciles ou des adaptations à gros casting.

Lucien serre les dents en attendant la tonalité.

- Lucien ! Quelle surprise !
- Pierre. J’ai un projet pour toi.

Un petit rire résonne à l’autre bout du fil.

- Toi ? Un projet pour moi ? J’espère que ce n’est pas encore un de tes drames existentialistes qui font fuir le public après l’entracte.

Lucien prend sur lui. Il sait que Pierre adore le piquer.

- C’est un chef-d’œuvre. Une histoire intemporelle, un décor somptueux, des comédiens talentueux… et il ne manque plus qu’un coup de pouce financier pour que ça devienne un triomphe.

Silence. Pierre se méfie.

- Pourquoi tu viens me voir, Lucien ?

Lucien inspire profondément. Il sait que la flatterie fonctionne avec Pierre.

- Parce que tu es l’homme qui peut transformer un projet ambitieux en succès. Et tu as le flair pour voir où mettre ton argent.

Pierre ne répond pas tout de suite. Lucien l’imagine en train de sourire, amusé, mais intéressé malgré lui.

- Ça se tient… Tu me présentes ça quand ?

Bingo.

- Demain soir. Dîner au Fouquet’s. Je t’invite.

Pierre éclate de rire.

- Tu es fauché et tu m’invites au Fouquet’s ?

Lucien allume un cigarillo, le sourire aux lèvres.

- Justement, Pierre. Si je t’invite, c’est que j’ai déjà gagné.

Un silence. Puis, enfin :

- D’accord, Lucien. Amuse-moi. À demain.

Lucien raccroche, repose son téléphone, puis s’affale sur sa chaise, épuisé. Le bluff a marché.

Mais demain, il va devoir convaincre Pierre pour de bon.


Fouquet’s ou la ruine

Lucien repose son téléphone, la main légèrement moite. Le Fouquet’s ? Quelle folie… Il n’a pas un sou en poche, mais il ne pouvait pas reculer. Un coup de poker, c’est un coup de poker.

Le serveur le regarde avec un sourire amusé.

- Alors, vous avez trouvé une solution à votre problème ?
- Oui, j’ai empiré la situation.

Lucien allume un cigarillo et prend une grande inspiration. Il n’a plus qu’une soirée pour trouver une stratégie.

Option 1 : Convaincre Pierre de payer l’addition.
Difficile. Pierre a du flair, il sentira l’entourloupe à des kilomètres.

Option 2 : Espérer que Pierre accepte de financer la pièce avant la fin du repas.
Encore plus risqué. Ce type aime jouer avec ses proies, il fera traîner les choses juste pour voir Lucien transpirer.

Option 3 : Trouver un complice.
Ah ! Voilà une idée.

Lucien sort son carnet et griffonne quelques noms. Il a encore quelques amis dans ce monde impitoyable du théâtre. Qui pourrait bien lui prêter un costume d’homme riche, un peu de panache et, surtout, une carte bleue ?


Le plan se met en place

Le lendemain matin, Lucien traverse la ville en trombe. Premier arrêt : Marc, un vieil acteur reconverti dans la mode.

- Un costume ? répète Marc, en soulevant un sourcil.
- Un costume, un chic indéniable et un parfum de réussite.
- Et pourquoi pas une Rolex tant qu’on y est ?

Lucien hésite.

- Tu en as une ?

Marc éclate de rire, mais finit par lui prêter un costume trois pièces impeccable.

Deuxième arrêt : Claire, la régisseuse.

- Tu veux que je vienne au Fouquet’s pour « passer par hasard » et te sortir d’un éventuel désastre ?
- Exactement. Si je fais naufrage, il me faut une bouée de sauvetage.
- Tu me dois une bouteille de champagne.
- Si ça marche, je t’en offre deux.


Le dîner fatidique

19h55. Lucien est au Fouquet’s, le costume ajusté, la montre brillant discrètement à son poignet. Il s’assoit, commande un whisky, puis attend.

19h59 : Pierre arrive. Il a cet air de producteur satisfait qui sait qu’on a besoin de lui.

- Lucien ! Tu as mis ton plus beau costume pour moi ?

Lucien esquisse un sourire confiant.

- Un dîner d’affaires mérite une tenue d’affaires.

Pierre s’installe. Le serveur approche. Moment de vérité.

- Alors, qu’est-ce qui te rend si sûr de ton projet ? demande Pierre, en ouvrant le menu.

Lucien inspire.

C’est le moment de jouer sa plus belle scène.


Lucien, dernier acte au Fouquet’s

Lucien pose les coudes sur la table et fixe Pierre avec un air de conspirateur.

- Je vais te raconter une histoire.

Pierre lève un sourcil, amusé, et pose son menu. Il sait que Lucien est un raconteur né.

- Il était une fois un théâtre, une troupe, un metteur en scène têtu… et un producteur qui avait l’occasion de financer un chef-d’œuvre.

Pierre rit doucement et s’installe plus confortablement. Il est ferré.

- Et ce producteur, il était malin ou idiot ?
- Oh, malin. Très malin. Tellement malin qu’il a senti qu’un grand succès se profilait… et qu’il serait stupide de ne pas en faire partie.

Pierre croise les bras.

- Je t’écoute, Lucien. Raconte-moi ce chef-d’œuvre.

Lucien prend une gorgée de son whisky et commence. Il ne parle pas chiffres. Il parle de passion, d’émotion. Il décrit la pièce, les personnages, le décor enfin monté, la transformation des comédiens. Il fait vivre l’histoire.

Pierre l’écoute, intrigué. Il hoche la tête, pose des questions, se laisse emporter malgré lui. Lucien sent qu’il est sur la bonne voie.

Puis arrive l’instant critique : l’addition.

Lucien reste impassible. Pierre la regarde, repose lentement le papier sur la table et affiche un sourire en coin.

- Alors, Lucien… Qui paie ?

Lucien s’humecte les lèvres. C’est maintenant ou jamais.

Il se penche légèrement et murmure :

- Toi.

Pierre éclate de rire.

- Et pourquoi donc ?

Lucien sourit.

- Parce qu’investir dans un projet, ça commence par un dîner. Et si tu crois en mon spectacle, tu peux bien payer un repas. Sinon… alors cette discussion n’a plus lieu d’être.

Pierre le fixe, mi-amusé, mi-impressionné.

- Tu es un diable, Lucien.

Il attrape l’addition, sort sa carte et la glisse dans la main du serveur.

- Mais j’aime ça. Je veux voir ta pièce.

Lucien retient un soupir de soulagement et affiche un sourire détendu.

- Tu ne le regretteras pas, Pierre.

Il lève son verre. Le pari est gagné.


Épilogue

Le restaurant se vide peu à peu. Lucien reste encore un instant, le verre à la main, savourant ce bref répit. Demain, tout recommencera : les comptes à boucler, les acteurs à guider, les doutes à surmonter. Mais ce soir, il a gagné une bataille. Dans le miroir du Fouquet’s, son reflet lui paraît moins fatigué qu’à l’accoutumée.

Il ajuste sa veste, écrase son cigarillo et sort dans la nuit parisienne. Les lumières des Champs-Élysées brillent, indifférentes. Lucien sourit à demi : le théâtre n’est pas encore sauvé, mais il a une chance de jouer sa pièce. Et pour lui, c’est déjà beaucoup.


photos novembre 2024, dans les environs de la Comédie-Française. Leica Q3 summilux 28mm