Une femme semble rêver derrière une vitrine embuée.

10 février 2025 – Un instant de nostalgie pour Mme Schen

Une odeur, un souvenir. La vapeur s’élève doucement des paniers en bambou, enveloppant l’espace d’un voile tiède et familier. L’odeur du gingembre, de la sauce soja légèrement sucrée, du porc juteux et du chou finement haché flotte dans l’air. C’est un parfum du quotidien ici, mais aujourd’hui, il ne lui appartient pas tout à fait. Quelque chose, dans cette chaleur qui s’accroche à sa peau, la ramène loin d’ici. Ce n’est plus la boutique sous les néons, ni la rue bruyante juste derrière cette vitre. Non, c’est une cuisine baignée de lumière, quelque part dans un village du sud de la Chine, il y a bien des années.

Ses mains sur la pâte. Elle revoit sa grand-mère, assise sur un tabouret en bois, le dos droit malgré les années, les mains habiles, pressant et repliant la pâte avec une précision qui semblait innée. Le bois de la table était usé, marqué par le passage du temps et les innombrables heures passées à préparer les repas de la famille. "Chaque pli doit être égal", répétait-elle en pinçant la bordure du ravioli d’un geste rapide et assuré. "Il faut respecter l’équilibre des choses."

Elle, petite fille impatiente, tentait de l’imiter, ses doigts maladroits écrasant plus qu’ils ne façonnaient. Mais sa grand-mère riait doucement, lui prenant les mains pour lui montrer encore et encore. "Ce n’est pas qu’une question de technique, c’est une question de soin. Si tu y mets du cœur, ça se sentira dans le goût."

Tout était plus simple. Le temps passait lentement dans la maison de son enfance. Les jours étaient rythmés par le bruit des couteaux sur les planches de bois, le frottement des baguettes contre le fond des bols, les éclats de voix des cousins qui jouaient dehors. L’odeur du bouillon qui mijotait envahissait les pièces, annonçant un repas à venir, un moment partagé sans hâte.

Elle n’avait pas conscience alors que ces moments étaient précieux. Que le monde autour d’elle changerait, que les décisions des adultes l’emporteraient ailleurs, que bientôt, elle échangerait ces journées simples contre une vie à reconstruire de l’autre côté du globe. À l’époque, elle n’aurait jamais imaginé qu’un jour, elle repenserait à tout cela en regardant la vapeur s’échapper d’une vitrine, dans une ville où tout lui serait d’abord étranger

Le présent qui s’impose. Un mouvement attire son attention. Une silhouette indistincte dans le reflet de la vitre. Un passant, peut-être un client hésitant. Non… Il ne semble pas chercher à entrer. Son regard est différent. Elle reconnaît cette expression, cette manière d’observer sans chercher à capter son attention. Un photographe, probablement.

Que voit-il ? L’alignement précis des paniers en bambou, les plaques en acier du comptoir, le contraste entre la lumière chaude de l’intérieur et la grisaille de la rue ? Voit-il seulement la femme derrière la vitre ?

Il ne peut pas savoir qu’à cet instant, elle est ailleurs. Qu’elle ne pense pas au prochain service, ni aux clients qui vont bientôt arriver. Il ne sait pas qu’en ce moment même, une partie d’elle est assise sur un tabouret en bois, sous le regard bienveillant d’une grand-mère qui lui apprend que les gestes comptent autant que les saveurs.

Un soupir. Un retour à la réalité. La vapeur se dissipe, la silhouette dans la vitre s’éloigne, le moment d'égarement s’efface. Elle ajuste un plateau, vérifie que les étiquettes sont bien alignées. L’heure du prochain service approche, il y aura du monde bientôt. Elle ne peut pas se permettre de rester plongée dans ses pensées. Les souvenirs s’éloignent, mais jamais totalement. Elle le sait : ils reviendront encore, portés par une odeur, un bruit, un goût. Juste le temps d’un battement de cœur


Les pensées du photographe – L’incertitude du déclenchement

C’est une bonne scène. Dès que je l’ai aperçue, j’ai su qu’il y avait quelque chose. L’éclairage chaud, la vitre qui superpose l’intérieur et l’extérieur, cette femme absorbée dans ses pensées. L’instant a du potentiel. Mais est-ce que je vais être à la hauteur ?

Le doute s’installe. L’angle est bon, mais la lumière n’est pas simple. Y a-t-il assez de contraste ? Est-ce que l’appareil expose correctement, ou vais-je perdre ce subtil équilibre entre les zones claires et sombres ? Je jette un œil rapide à mes réglages. Pas le temps d’affiner trop longtemps, pas ici, pas en pleine rue. Pourtant, si je me trompe, l’image ne sera qu’un simulacre de ce que j’ai ressenti.

Le temps presse. Elle pourrait bouger à tout instant. Tourner la tête, être interrompue par un client. Ce fragile équilibre peut disparaître en une seconde. Dois-je déclencher maintenant, ou attendre un micro-changement qui rendrait la scène encore meilleure ? Je sens cette hésitation, cette crainte de ne pas capter exactement ce que je perçois.

Avec le numérique, je verrai vite le résultat. C’est un avantage. Pas d’attente, pas d’incertitude prolongée. Si j’ai raté, je le saurai immédiatement. Mais l’instant parfait, lui, ne reviendra pas. Ce n’est pas comme en argentique, où chaque photo contient une part d’inconnu jusqu’au développement. Ici, je pourrai vérifier, mais qu’est-ce que ça change si le moment est déjà passé ?

Le clic. Trop tard pour hésiter. J’appuie sur le déclencheur. Peut-être que c’est l’image que j’espérais. Peut-être qu’en l’ouvrant sur écran, je découvrirai un détail que je n’avais pas vu, ou au contraire une imperfection qui trahira mon doute. Mais c’est fait.

Un dernier regard. Elle n’a pas bougé. Toujours prise dans ses pensées. Elle ignore qu’elle vient de devenir une image. Moi non plus, je ne sais pas encore ce que cette image raconte.


Cette photo je l'ai prise en février 2025, dans la rue du Commerce. Leica Q3 summilux 28mm