– Choisir quel supplice!
Devant le restaurant coréen, Théo hésite. Téléphone à l’oreille, cigarette à la main, pantalon camouflage orange vif. Choisir un plat devient un exercice d’équilibriste. Amanda est à l’autre bout du fil, patiente et lasse. Il suffirait de commander, mais Théo n’est pas de ceux qui décident à la légère. Le trottoir devient théâtre de ses indécisions.
Choisir, c’est renoncer. Et lui, il déteste renoncer. Alors il appelle. Encore. Pour être sûr. Parce qu’il y a ce resto coréen, là, juste devant. Mais… brochettes ou bol ? Poulet ou bœuf ? Piquant ou pas ? Il ne sait pas. Il ne sait jamais.
- « Ouais, t’es sûr que t’as pris le bœuf la dernière fois ? Et t’as pas eu mal au ventre, hein ? »
Sa main serre un mégot, ses jambes gigotent comme si attendre était un supplice physique. Un œil sur l’affiche, un autre sur son écran. Il n’a même pas vu qu’il gêne le passage. Ni que la fille en jupe cuir l’a frôlé avec un regard agacé. Il vit dans un monde où tout est urgent, même les détails futiles. Le type qui n’arrive jamais à déjeuner seul sans faire un appel. Pas tant pour le conseil que pour le soulagement de ne pas décider seul.
[Théo, téléphone à l’oreille, fixe le panneau du restaurant coréen] - Bon… alors… attends, t’as deux minutes là ? Je suis devant le Kiwa. BBQ coréen. C’est des brochettes. Enfin, je crois.
[Amanda, à l’autre bout du fil] - Tu m’as déjà appelé trois fois ce midi, Théo. Choisis quelque chose.
- Non mais attends ! Y’a du bœuf, du poulet, du porc mariné… et c’est écrit “à partir de 8 €”, donc ça peut monter. J’ai que 12 sur moi. Et j’ai oublié ma carte.
- Tu prends les brochettes au bœuf. Avec du riz. Et tu bois de l’eau. Voilà. Problème réglé
- Mais si c’est épicé ? Tu sais que j’ai eu une réaction avec le kimchi, une fois.
- Théo. Mange. Respire. Et arrête de t’inventer des allergies à chaque déjeuner.
[Il tire sur sa clope, regarde nerveusement autour] - OK. Mais j’aurais préféré qu’on commande ensemble. C’est nul de manger tout seul. Je me sens jugé par les serveurs.
- Tu te sens jugé partout, même dans l’ascenseur. Allez, courage. Et prends-moi un truc au passage si tu veux te faire pardonner.
[Il raccroche, soupire, entre d’un pas hésitant dans le restaurant.]
À l’intérieur du restaurant, Théo entre un peu raide, mal à l’aise. Il repère d’un œil inquiet les autres clients, jette un coup d’œil rapide aux tables, puis s’approche du comptoir.
- Bonjour monsieur, sur place ou à emporter ? demande le serveur.
- Euh… à emporter. Les brochettes bœuf, s’il vous plaît.
- Très bien. Vous les voulez nature, sauce soja sucrée, ou bien épicées façon gochujang ? Et avec ça, riz blanc, riz sauté à l’œuf, ou nouilles sautées ?
Théo reste figé. Il n’avait pas prévu autant d’options.
- Euh… Attendez… c’est… c’est quoi la troisième sauce déjà ?
- Gochujang. C’est un piment fermenté, sucré-salé. Très bon, mais un peu relevé.
Théo se gratte la tempe. Il sort son téléphone, le lève vers son oreille, puis le repose. Amanda ne répond pas. Forcément.
- Bon. Euh… sauce soja sucrée. Et riz blanc. Enfin non. Riz sauté… Non, blanc. Riz blanc, allez.
Le serveur acquiesce.
- Et pour votre amie ?
- Mon… ah oui. Elle veut… je sais pas. Vous avez quoi comme plat végétarien pas trop bizarre ?
Le serveur, imperturbable, attrape un menu et commence à énumérer.
- Bibimbap aux légumes, japchae, tofu croustillant au sésame, galettes de patate douce coréenne, salade de concombre au vinaigre de riz…
Théo ferme les yeux une seconde. Il aurait dû aller au supermarché. Mais c’est trop tard maintenant.
- Prenez… le tofu croustillant. Avec… surprise. C’est bien la surprise, non ?
Le serveur hoche la tête et s’éloigne. Théo s’appuie contre le mur. Il a survécu. Pour l’instant.
Leica Q3 summilux 28mm