Un père et son fils posent devant leur maison, près d'un vieux vélo, dans une ruelle de Kanchipuram, en Inde.

16 juin 2025 – Le temps suspendu d'un portrait

Dans cette ruelle de Kanchipuram, je me suis arrêté devant un père et son fils. Je leur ai demandé si je pouvais les photographier. Ils ont accepté sans hésiter.

Le père s'est naturellement placé à côté de son vélo. Il n'a rien eu besoin d'expliquer. C'était manifestement un objet qui comptait. Le garçon est venu se mettre près de lui, comme si cette place lui revenait de droit. En quelques secondes, le portrait était composé.

Je ne sais rien d'eux. Je ne connais ni leur nom, ni leur métier, ni ce qu'ils sont devenus depuis ce mois de janvier 2007. Pourtant, chaque fois que je regarde cette photographie, j'ai le sentiment qu'elle raconte quelque chose de très simple : la fierté tranquille d'un homme qui tient à être photographié avec ce qui fait un peu partie de sa vie.

Le vélo n'est pas un accessoire. Il occupe presque autant d'espace que ses propriétaires. Il les relie. Il a sans doute servi à aller travailler, transporter des marchandises, conduire un enfant à l'école, rendre visite à la famille. Je n'en sais rien. Mais je sais qu'au moment où j'ai levé mon appareil, le père a choisi de poser avec lui.

C'est peut-être cela que cette photographie conserve. Pas une grande histoire. Seulement la trace d'une rencontre, d'un regard échangé et d'un homme qui, pendant une fraction de seconde, a voulu être photographié tel qu'il souhaitait être vu.


Quand je lui ai montré la photographie, le garçon s’est aussitôt reconnu. Il est resté un moment devant l’écran, silencieux, comme surpris par l’image que l’appareil lui renvoyait.

« C’est moi ? On dirait que je suis fâché. Pourtant, je ne l’étais pas. J’aurais dû sourire. Papa va croire que je fais la tête.

Peut-être que le monsieur va recommencer. Cette fois, je sourirai. Ou je ferai une grimace. Ce sera mieux. »

Mais déjà, un autre garçon arrivait en courant.

« Ah non, voilà Prabhu. Lui aussi veut sa photo. Maintenant, ce sera son tour. Lui, il va sourire, c’est sûr. Il va même faire le clown.

Et moi, je resterai celui qui a l’air trop sage à côté de papa et du vélo. Tant pis. La prochaine fois, je ferai mieux. »

La venue de Prabhu n’avait rien d’exceptionnel. Dans cette ruelle de Kanchipuram, le bouche-à-oreille allait plus vite que moi. À peine avais-je photographié quelqu’un qu’une nouvelle porte s’ouvrait. Un enfant apparaissait, puis un père, une mère, parfois toute une famille. Chacun voulait à son tour être portraituré.

Je progressais ainsi de maison en maison, précédé par la nouvelle de mon arrivée. Ceux que je rencontrais ne demandaient presque jamais pourquoi je les photographiais. Ils se plaçaient simplement devant moi, souvent avec ce qui comptait pour eux.

Ici, le père avait gardé une main sur son vélo et son fils était venu se tenir près de lui. Tous deux avaient pris un air sérieux, comme si une photographie exigeait davantage de tenue que la vie ordinaire.

Quelques secondes plus tard, Prabhu attendait déjà son tour.


Cette photographie a été prise en janvier 2007, dans une ruelle de Kanchipuram, au Tamil Nadu, en Inde. Nikon D2X, zoom 17-55 mm f/2,8 réglé à 45 mm.