Deux amies au travers d'une vitrine

1 juilllet 2025 – Deux vieilles amies

Dans un café deux femmes semblent perplexes. J'ai photographié leur mimiques au travers de la vitre. J'aime ses superpositions de plans. On les voit derrière la vitre, un peu mélangées avec les reflets de la rue. Deux tasses devant elles, c'est la fin du repas. Elles sont pensives : sourcils froncés, bouches serrées, comme si elles tournaient autour d’un sujet qui résiste. Dans le verre, se mêlent la lumière du dehors, les silhouettes pressées, et un morceau de façade.

Lucette : "Tu vas encore bouder longtemps, Marie ?"

Marie : "Je ne boude pas, je réfléchis."

Lucette : "Ah oui ? Et à quoi, si ce n’est pas indiscret ?"

Marie : "À comment on en est arrivées là, à s’ennuyer ensemble dans un café."

Lucette : "Peut-être parce qu’on a épuisé tous nos sujets de conversation en quarante ans ?"

Marie : "Possible… Mais ça me manque, nos bavardages sans fin."

Lucette : "Moi aussi. On commande un dessert, histoire d’avoir un sujet de dispute ?"

Marie : "Seulement si c’est une tarte au citron, sinon je continue de réfléchir."

Lucette : "Une tarte au citron, va pour la guerre. Mais tu sais très bien que je préfère le fondant au chocolat."

Marie : "Évidemment. Et tu sais très bien que je vais finir par te piquer une bouchée."

Lucette : "Une bouchée ? Tu veux dire la moitié. Comme d’habitude."

Marie : "C’est le prix de ma compagnie."

Lucette : "Ah, donc maintenant, il faut que je te nourrisse pour t’entendre parler ?"

Marie : "Disons que ça aide."

Lucette : "Un fondant au chocolat et une tarte au citron, s’il vous plaît ! Et une fourchette en plus, pour madame la philosophe."

Marie : "Madame la philosophe te remercie et promet de ne pas réfléchir en mangeant."

Lucette : "Ah, quel soulagement. Allez, raconte-moi quelque chose, n’importe quoi, mais parlons, comme avant."

Marie : "D’accord… Tu te souviens de notre premier café ensemble ?"

Lucette : "Oh, ça oui… Tu avais renversé ton espresso partout."

Marie : "Et toi, tu avais éclaté de rire si fort que tout le monde nous regardait."

Lucette : "Et aujourd’hui, regarde-nous, assises là, comme deux statues dans une vitrine."

Marie : "On a peut-être ralenti, mais on n’a pas changé."

Lucette : "Non, on n’a pas changé."

Lucette : "Tu sais, parfois, j’aimerais qu’on puisse revenir en arrière. Juste une journée."

Marie : "Quelle journée tu choisirais ?"

Lucette : "Mmm… Peut-être ce jour où on a pris la voiture sans savoir où on allait."

Marie : "Et qu’on s’est retrouvées perdues dans un village paumé avec une panne d’essence ?"

Lucette : "Exactement ! On avait fini par dormir dans la voiture, et au matin, le boulanger nous avait offert des croissants."

Marie : "C’était bien. On se fichait du lendemain."

Lucette : "On ne se posait pas de questions. On riait plus souvent."

Marie : "On rit encore, juste différemment. Avec plus de souvenirs que de projets."

Lucette : "C’est ça, vieillir ? Accumuler les souvenirs jusqu’à en être remplie ?"

Marie : "Peut-être. Mais heureusement, je suis remplie des tiens."

Lucette : "Et moi des tiens."

Marie : "Bon, et ce dessert, il arrive ou bien ? J’ai toute une moitié de fondant à te voler !"

Lucette : "Tu sais à quoi je pense ?"

Marie : "Non, mais je sens que ça va être une bêtise."

Lucette : "À cette fameuse soirée du Nouvel An, en 1973."

Marie : "Oh mon Dieu… Tu veux dire celle où on a fini par danser sur les tables ?"

Lucette : "Exactement ! Et ce pauvre serveur qui essayait de nous faire descendre sans succès."

Marie : "Il avait fini par abandonner et nous applaudir."

Lucette : "Et après, on est parties marcher dans les rues désertes, avec nos talons à la main, parce qu’on avait trop mal aux pieds."

Marie : "C’était une nuit parfaite. On s’en fichait du regard des autres, on était juste… libres."

Lucette : "Tu crois qu’on pourrait encore faire ça aujourd’hui ?"

Marie : "Danser sur les tables ? Je crois que nos genoux nous en voudraient."

Lucette : "C’est vrai… Mais marcher pieds nus dans les rues après une bonne soirée ? Ça, on peut encore le faire."

Marie : "Alors il nous faudra une bonne soirée."

Lucette : "On peut toujours la créer."

Lucette : "Et sinon, tu te souviens de cette fois où on a tenté de faire du camping sauvage ?"

Marie : "Oh là là… La catastrophe !"

Lucette : "Moi je trouve qu’on s’en était plutôt bien sorties."

Marie : "Tu plaisantes ? On a monté la tente à l’envers, on a oublié l’anti-moustique, et on a été réveillées par une vache curieuse !"

Lucette : "C’est vrai que cette vache nous a donné la peur de notre vie… On aurait dit un monstre dans le brouillard !"

Marie : "Et toi qui as crié ‘Sauve-toi, elle charge !’ alors qu’elle nous regardait juste d’un air perplexe."

Lucette : "Avoue que c’était impressionnant dans le noir !"

Marie : "Et après, quand on a voulu faire du feu… Un désastre !"

Lucette : "Oui, mais au final, on a quand même réussi à griller nos chamallows sur une bougie."

Marie : "C’était ridicule mais parfait."

Lucette : "Comme nous, en somme."

Lucette : "Tu sais à qui je repensais l’autre jour ?"

Marie : "Oh, ça sent le coup fourré… Qui donc ?"

Lucette : "Marc."

Marie : "Marc ?! Le beau Marc ? Celui aux yeux verts et au sourire à faire fondre un iceberg ?"

Lucette : "Exactement lui. Qu’est-ce qu’il était beau…"

Marie : "Et qu’est-ce qu’il était bête !"

Lucette : "Comment oses-tu ?!"

Marie : "Oh, pardon, madame l’aveuglée par la beauté ! Rappelle-toi quand il a passé une demi-heure à essayer d’ouvrir une bouteille de vin… sans enlever le bouchon !"

Lucette : "D’accord, d’accord, il n’était pas un génie. Mais il embrassait bien !"

Marie : "Ah ! Je le savais ! Tu l’as embrassé !"

Lucette : "Eh bien… techniquement, c’est lui qui m’a embrassée."

Marie : "Et tu ne m’as jamais raconté ça !"

Lucette : "Je gardais ça pour un jour où on aurait besoin d’un peu de nostalgie."

Marie : "Marc… Il était beau, mais moi, je préférais son frère."

Lucette : "Quoi ?! Depuis quand ?!"

Marie : "Depuis toujours. Mais toi, tu étais trop occupée à soupirer sur Marc pour le remarquer."

Lucette : "C’est officiel, on est passées à côté d’une grande comédie romantique !"

Lucette : "Bon, si on parle de garçons, il faut absolument qu’on évoque LA soirée où tu as failli te fiancer sans le vouloir."

Marie : "Oh non, pas celle-là !"

Lucette : "Oh si, tout à fait celle-là. Comment il s’appelait déjà ?"

Marie : "Philippe… Le bel Italien qui n’était pas du tout Italien."

Lucette : "C’est vrai ! Il roulait les ‘r’ pour se donner un genre, mais il venait de Clermont-Ferrand !"

Marie : "Et il avait cette moustache… Mon Dieu, j’avais l’impression d’embrasser une brosse à chaussures !"

Lucette : "Mais il était fou de toi ! À la fin de la soirée, il voulait te présenter à sa mère !"

Marie : "Oui, et tout ça après une seule danse ! C’est toi qui m’as sauvée en prétendant qu’on était attendues ailleurs."

Lucette : "Heureusement que j’ai du flair pour repérer les situations embarrassantes !"

Marie : "Mais avoue qu’on s’est bien amusées. Ces soirées où on flirtait juste pour voir jusqu’où on pouvait aller…"

Lucette : "Jusqu’à la limite où ça devenait risqué !"

Marie : "On a été jeunes et belles, dis donc."

Lucette : "Pardon ? On EST encore belles !"

Marie : "Tu as raison. Vieilles, peut-être. Mais belles !"

Lucette : "Et un peu trop sages… Il faudrait qu’on trouve un moyen de flirter encore un peu, juste pour le sport."

Marie : "Tu crois que le serveur est célibataire ?"