– Entre deux toiles
Printemps 2019, place du Tertre.
Les terrasses bruissaient, les serveurs passaient avec leurs plateaux chargés, les touristes déambulaient en grappes, oscillant entre les boutiques de souvenirs et les chevalets des peintres. L’air sentait la gaufre chaude et le café. Au milieu de ce vacarme, l'artiste semblait absent.
Il était assis, légèrement voûté, les lunettes serrées dans son poing contre son menton.
Le tableau devant lui étaiot déjà de l'histoire ancienne.
Peut-être l'avit-il achevé hieer, ou bien l’avait-il repris ce matin pour ultime retouche.
Ses yeux regardaient ailleurs, dans un point vague que personne d’autre ne voyait.
Et maintenant ?
La question revenait, inlassable.
Que peindre ?
Une place vue mille fois ? Une silhouette de passant saisie en vitesse ?
Une variation abstraite, pour s’échapper des attentes ?
Tout semblait possible, et rien ne s’imposait.
Les passants le regardaient sans le voir.
Pour eux, c’était un peintre parmi d’autres, un décor de plus dans la carte postale de Montmartre.
Certains s’arrêtaient, commentaient à voix basse, puis repartaient déjà absorbés par le manège suivant.
Pour lui, les touristes étaiant tout aussi transparents, à peine aperçus déja disparus.
Il ne réagissait pas.
Il n’attendait pas l’approbation.
Il cherchait simplement un nouveau point de départ.
Il savait qu’il peindrait encore, demain, après-demain, aussi longtemps qu’il tiendrait debout.
Il savait aussi que ce moment de flottement, ce doute, faisait partie du travail.
Ce n’était pas du temps perdu.
C’était ce temps-là, incertain, qui ouvrait la voie à la prochaine toile.
On dit souvent qu’un peintre travaille avec ses couleurs, ses pinceaux, sa toile.
Lui travaillait aussi avec ses silences.
Et c’est ce silence-là que la photo a capturé :
un artiste, en suspens, entre deux toiles.
Le doute
Il avait un nom. Pas un grand, pas de ceux qu’on retient dans les manuels,
mais un nom qu’on glissait parfois dans un article, une conversation, une exposition de groupe.
Il avait vendu, aussi. Quelques toiles parties en Allemagne, deux ou trois aux États-Unis,
et une série accrochée un temps dans un petit musée de province.
On pouvait dire qu’il avait “réussi”.
Et pourtant, il revenait là.
Même trottoir, même chevalet, même attente.
Les passants défilaient.
Certains s’arrêtaient, prononçaient son nom, comme pour vérifier que c’était bien lui, l’homme de l’article qu’ils avaient lu.
Il hochait la tête, souriait un peu, puis se replongeait dans son silence.
Le doute ne s’effaçait pas avec les ventes.
Il était là, chaque matin, plus lourd que la caisse de matériel qu’il traînait.
Avait-il vraiment quelque chose à dire, ou peignait-il par habitude ?
Ses couleurs étaient-elles encore neuves, ou bien des copies de lui-même ?
Il ne savait pas.
Et ce n’était pas le regard pressé des passants qui pouvait le lui dire.
Un couple ralentissait.
La femme fronçait les sourcils, l’homme hochait la tête, et tous deux repartaient sans un mot.
Il mordillait ses lunettes.
Il connaissait ce manège par cœur.
On voulait un portrait vite fait, une caricature pour le salon.
Pas ça, pas cette toile qui demandait qu’on reste debout dix minutes, immobile.
Il aurait pu se contenter de son nom, de ses expositions,
se dire que c’était assez, que l’essentiel était derrière lui.
Mais il revenait.
Parce qu’il fallait bien vendre encore, pour vivre,
et parce qu’au fond, la rue était le seul juge qu’il acceptait.
Reconnu ou pas, cela ne changeait rien.
Chaque toile posée sur le chevalet lui renvoyait la même question :
est-ce que ça vaut quelque chose, ou non ?
Il savait qu’il repartirait ce soir sans réponse.
Mais demain, il reviendrait quand même.
Cette photo je l'ai prise au printemps 2019, place du Tertre. L'artiste semble en plein doute ou en pleine réflexion sur le thème de sa prochaine toile. Leica Q 28mm