Femme pailletée dansant au pied du métro La-Motte-Picquet, café et transistor en main.

23 août 2025 – 'Metallica' la fan de de Paco

Au pied du métro La-Motte-Picquet, chaque matin, une femme danse, un café dans une main, un transistor grésillant dans l’autre. Vêtue de strass et de sequins, jusqu’à son caddie transformé en armure étincelante, elle traverse le quotidien comme une apparition. Derrière ses gestes raides, il reste la mémoire des nuits de danse et des clubs disparus, un passé où elle croyait aux promesses murmurées sous les boules à facettes.

Aujourd’hui, elle raconte parfois à un interlocuteur imaginaire d’où lui vient cette passion pour la “côte de maille” : protection, habitude, fidélité à la jeunesse, besoin de briller encore. Les passants la contournent, elle ne les voit pas. Quand le café est vide, elle glisse simplement dans le Monoprix voisin, redevenue cliente ordinaire. Mais ceux qui l’ont observée savent qu’elle a, l’espace d’un instant, transformé le trottoir en scène.


Le matin, au pied du métro La-Motte-Picquet, elle s’installe toujours au même endroit. Un café brûlant dans une main, son vieux transistor dans l’autre. Les passants pressés l’évitent sans vraiment la regarder. Elle, elle reste dans son monde, indifférente à la foule. La musique s’échappe en grésillements, un morceau des années quatre-vingt, une voix qu’elle connaît par cœur.

Alors elle se met en mouvement. Pas une danse vive, non. Des gestes retenus, presque hésitants. Le bras se lève un peu raide, l’épaule proteste, mais l’intention demeure. On devine qu’il y eut un temps où son corps suivait le rythme sans effort, quand les boîtes de nuit sentaient encore la sueur et les boules à facettes. Elle a gardé le goût du brillant, comme un talisman contre la grisaille. Ses bagues, ses strass, son caddie recouvert de paillettes : tout raconte cette fidélité à une époque où la nuit lui appartenait.

Certains disent qu’elle vit seule, dans un petit appartement trop sombre. Sur les murs, des photos punaisées : des copines en robes trop serrées, des garçons aux sourires enjôleurs, des fêtes qui semblaient ne jamais devoir finir. Peut-être qu’elle les revoit, à chaque pas, quand elle laisse son transistor lui souffler une mémoire en musique

Quand le café est vide et que les piles fatiguent, elle s’interrompt sans cérémonie. Elle attrape son caddie étincelant et file au Monoprix d’à côté. Là, entre les conserves et les packs de lait, elle se fond dans le quotidien banal. Mais ceux qui l’ont aperçue savent que, l’espace de quelques minutes, le trottoir s’est transformé en piste de danse.


Un passant traverse la rue, costume sombre, foulard clair jeté sur l’épaule. Elle le fixe. Son cœur bat un peu plus vite. Non… ce n’est pas possible. Pas lui. Il a disparu depuis si longtemps. Mais l’allure, la démarche… tout y est. Un homme qui lui avait fait tourner la tête, jadis, quand la musique roulait jusqu’au matin et qu’elle croyait encore aux promesses murmurées à l’oreille. Elle cligne des yeux, cherche à vérifier. Le temps d’un souffle, elle est sûre. Puis l’homme s’éloigne, avalé par la foule. Ne reste que le transistor, un café tiède, et le souvenir qui revient comme un écho.


On dit qu’elle a commencé bien plus tôt. Dans les années soixante-dix, quand Paco Rabanne envoyait ses mannequins défiler en robes de métal, elle regardait les photos dans les magazines avec une fascination muette. Elle n’avait pas les moyens, mais elle s’était juré qu’un jour, elle aussi, brillerait. Alors elle a chiné, récupéré, bricolé. Un collier ici, un bout de ceinture là, des paillettes cousues une à une sur une vieille veste. C’était sa manière à elle de tenir tête au quotidien, de se donner une allure de guerrière, même pour descendre acheter son pain.

Depuis, elle n’a jamais quitté cette armure scintillante. Tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il vente, elle s’habille comme pour un défilé qui n’a jamais lieu. La « côte de maille » est devenue son uniforme, sa seconde peau. Certains la prennent pour une excentrique, d’autres pour une artiste. Elle, elle n’en a cure. C’est sa protection. Son blindage contre l’indifférence, son petit théâtre portatif.


Femme pailletée dansant au pied du métro La-Motte-Picquet, café et transistor en main.

« La côte de maille ? Vous croyez que c’est pour frimer ? Pas du tout. C’est ma peau. Vous, vous avez vos vestes, vos pardessus, vos cravates bien repassées. Moi j’ai ça. Ça a commencé il y a longtemps, vous savez. J’avais vingt ans, pas un sou, mais des rêves plein la tête. Je regardais les magazines : Paco Rabanne, les robes en métal, les filles qui brillaient comme des statues. Moi, j’étais vendeuse dans une parfumerie de quartier, les mains toujours collantes de testeurs, mais j’avais décidé qu’un jour, je scintillerais moi aussi.

Alors j’ai bricolé. Des bouts de chaînes, des sequins achetés au marché Saint-Pierre, des bijoux cassés qu’on me donnait. Petit à petit, j’ai fait ma carapace. Les années ont passé, les nuits de danse aussi, et j’ai gardé l’habitude. On dit que je suis excentrique. Peut-être. Mais au fond, c’est mon armure. Contre la grisaille, contre le temps, contre les regards qui vous traversent comme si vous n’existiez pas.

Vous comprenez ? Quand j’enfile mes paillettes, je me sens vivante. Même si je suis seule, même si je vais juste acheter un paquet de pâtes au Monoprix, moi je défile. Mon trottoir devient une scène. Sans ça, je disparaîtrais. »