– La vitrine des années perdues
La façade rose écaillée attire d’abord le regard, puis l’œil se perd dans les vitrines. Deux mannequins aux sourires immobiles y trônent depuis des décennies, gardiens d’un décor un peu passé, fait de robes à fleurs, de sacs tapisserie et de bibelots qui semblent rescapés d’un autre temps. On pourrait croire qu’ils veillent sur cette boutique comme sur un musée discret, et pourtant, à travers le verre, il suffit d’imaginer qu’ils chuchotent entre eux, témoins muets d’années révolues.
- Elle (chemisette blanche, sourire figé)
- Alors, toujours planté là, toi aussi ? Tu n’as pas bougé d’un cil depuis… oh… 1953 ?
- Lui (pull vert, mèche impeccable)
- Tu parles. J’ai vu passer trois générations de sacs à main et deux guerres de prix sur les chaussures. Et regarde-moi cette coiffure : pas un cheveu de travers depuis soixante-dix ans. Toi, au moins, tu as l’air contente.
- Elle
- Contente ? C’est ce sourire qui trompe. À force de sourire aux passants, j’ai mal aux joues en plastique.
- Lui
- On dirait que tu poses encore pour une réclame de savon.
- Elle
- Et toi pour une pub de cigarettes blondes. Avoue.
- Lui
- Possible. Mais les passants ne regardent plus vraiment. Ils sortent leur téléphone, ils passent, et hop. Finie l’époque où on s’arrêtait devant une vitrine.
- Elle
- Ça, c’est sûr. Dans les années 50, on nous admirait, on rêvait de nous. Maintenant, on sert de décor vintage pour touristes.
- Lui (un brin nostalgique)
- Tu crois qu’un jour ils nous changeront ?
- Elle
- Peut-être… mais j’ai l’impression qu’on fait partie du mobilier, comme ces sacs tapisserie et ces sandales. Nous, on ne vieillit pas. Ce sont eux qui changent.
- Lui
- Pas faux. Allez, courage. Un autre samedi va commencer. On va encore voir défiler des centaines de visages.
- Elle
- Oui… et nous, toujours fidèles au poste, figés dans notre belle époque.
- Elle (chemisette blanche, sourire figé)
- Tu as remarqué ? On nous change les sacs tous les trois mois, mais nous, jamais. Toujours la même pose, la même lumière, les mêmes regards.
- Lui (pull vert, mèche impeccable)
- Oui. Les accessoires défilent, nous on reste. C’est ça, le privilège d’être immortel en plastique.
- Elle
- Tu dis “immortel”, moi j’appelle ça “prisonnier”. Tu ne t’es jamais demandé ce que ça ferait de descendre un soir, de marcher dans la rue, juste pour voir ?
- Lui
- Si, souvent. Mais à force de regarder les passants, j’ai fini par les connaître. Le monsieur au chapeau gris, qui lève toujours la tête. La femme au cabas rouge, qui marche vite. Le gamin qui colle son nez à la vitre. Ce sont eux qui bougent, nous qui faisons semblant de vivre.
- Elle
- Et tu crois qu’ils nous voient vraiment ?
- Lui
- Plus maintenant. Avant, oui. Dans les années cinquante, les gens s’arrêtaient, ils s’inspiraient de nous. Maintenant, un coup d’œil distrait, puis le téléphone reprend toute la place.
- Elle (ironique)
- Finalement, nous, on ne vieillit pas. Eux, si. Les modes passent, les vitrines changent, mais nos sourires tiennent.
- Lui (avec un soupçon de nostalgie)
- J’ai entendu un vendeur dire qu’un jour on nous remplacerait par des écrans. Tu imagines ? Des mannequins virtuels, qui bougent, qui clignent des yeux.
- Elle
- Alors nous, on finira dans une cave ou une brocante.
- Lui (souriant malgré tout)
- Et peut-être qu’un collectionneur nous installera dans son salon, avec une place à table. Ce serait une autre vie.
- Elle (baissant la voix)
- En attendant, regarde… Un couple vient de s’arrêter. Ils nous observent, ils se disent peut-être : “Tu te souviens ? C’était comme ça autrefois.”
- Lui
- Alors, mission accomplie. Nous sommes devenus leurs souvenirs.
Ces photos je les ai capturées rue du roi de Sicile. Leica Q3 summilux 28mm