– Coaching express dans un rayon de soleil
Sophie vit à cent à l’heure, toujours en train d’anticiper le pire. Son manteau texturé et légèrement déstructuré traduit bien son état intérieur : une sorte de chaos maîtrisé. Elle tient sa tasse de café comme si elle cherchait un refuge dans la chaleur du liquide. Son regard est tourné vers Amanda, et son corps légèrement incliné vers l’avant suggère une demande d’aide implicite.
Amanda, en revanche, est d’un calme olympien… ou du moins elle essaie. Son manteau sombre, ses lunettes remontées sur la tête et sa gestuelle posée contrastent avec l’énergie nerveuse de Sophie. D’habitude, elle sait gérer, mais là, on sent qu’elle est sur le point de perdre pied. Elle inspire profondément, sa cigarette électronique à la main, elle tente de garder le contrôle. La vapeur qui s’échappe est presque une métaphore de l’exaspération qui monte en elle.
On pourrait entendre Sophie dire :
- Non mais Amanda, tu te rends compte ? Il a encore oublié mon anniversaire ! C’est pas possible, je vais exploser !
Et Amanda, tentant de garder son calme :
- Inspire, expire, Sophie… Tu veux que je te montre un exercice de respiration ?
Sophie souffle, tape du pied, serre sa tasse. Elle est persuadée que tout tourne contre elle. Mais Amanda, imperturbable, continue sur sa lancée.
- Sophie, écoute. Respire avec moi. Inspire… Expire… Voilà, plus lentement. Tu es tendue comme un ressort.
Sophie lève les yeux au ciel. Elle ne supporte pas qu’on lui dise qu’elle est tendue, même si c’est la vérité incarnée. Elle sirote son café d’un air impatient, mais au fond, elle sait qu’Amanda a raison. Amanda a toujours raison. C’est d’ailleurs un peu agaçant, cette capacité qu’elle a à ne jamais perdre son calme.
- Tu sais, il a peut-être des soucis aussi. Y as-tu pensé ?
- Des soucis ? Sophie manque de s’étouffer. Il oublie mon anniversaire et c’est moi qui devrais me demander s’il va bien ?
Amanda esquisse un sourire, ce genre de sourire à la fois bienveillant et légèrement moqueur. « Oui, exactement », a-t-elle envie de répondre. Mais elle sait qu’avec Sophie, il faut y aller en douceur.
Elle laisse passer un silence, savoure la sensation de la vapeur qui s’échappe en volutes tranquilles.
- Peut-être qu’il traverse une mauvaise passe. Peut-être que ce n’est pas contre toi.
Sophie remue son café, le regard dans le vide. Elle voudrait balayer l’argument d’un revers de main, mais une petite voix en elle commence à se demander si Amanda n’a pas encore mis dans le mille.
Amanda ne lâche pas. Elle n’a jamais lâché Sophie, pas même quand elles étaient gamines et que Sophie piquait des crises pour un rien. Elle sait qu’il y a un moment où Sophie cessera de se débattre et finira par entendre ce qu’elle a à lui dire.
Et cet instant, Amanda le sent, il approche.
Amanda rappelle que le contexte économique n'est pas facile pour qui est plongé dans les affaires du matin au soir. Sophie semble l'admettre mais pour rebondir aussitôt sur un point de détail insignifiant mais tellement contrariant à ses yeux...
Amanda prend une nouvelle inspiration, laissant la fumée s’élever lentement. Elle sait qu’elle a une ouverture. Ne pas brusquer Sophie, surtout pas.
- Le contexte n’est pas facile, tu sais. Pour quelqu’un qui est plongé dans les affaires du matin au soir, ce n’est pas évident de garder la tête hors de l’eau. Peut-être qu’il voulait vraiment y penser, mais que…
Sophie soupire, croise les bras, détourne le regard. Elle admet, oui, elle admet. Elle sait bien qu’Amanda n’a pas tort, qu’elle devrait être plus indulgente. Mais à peine la raison commence-t-elle à l’effleurer qu’un autre détail refait surface, un de ces petits riens qui prennent des proportions absurdes quand elle est contrariée.
- Oui, bon… mais quand même, Amanda ! Elle pose sa tasse un peu trop brusquement sur la soucoupe. Le pire, c’est qu’il a posté un message sur LinkedIn ce matin ! Un message hyper réfléchi sur l’économie et l’intelligence artificielle, avec des remerciements à ses contacts, et il n’a même pas pris une minute pour m’envoyer un simple "Joyeux anniversaire" ?!
Amanda retient un sourire. C’est tellement Sophie. Admettre à moitié pour rebondir sur un détail qui, pour elle, devient le vrai drame du jour.
- Je veux bien comprendre qu’il soit absorbé par son boulot, mais il a eu le temps de soigner sa communication… sauf avec moi.
Amanda hoche la tête lentement, le regard toujours posé sur Sophie. Elle sait que la frustration va s’évacuer, comme toujours, et qu’à la fin, Sophie finira par relativiser. Mais il faut encore patienter.
- Je vois… dit-elle doucement, sans trahir la moindre ironie. Et ça t’a blessée.
Sophie ne répond pas tout de suite. Elle attrape sa cuillère, tourne machinalement son café, fixe la mousse qui s’amenuise.
Amanda sait qu’elle a encore gagné du terrain. Encore un peu, et Sophie finira par rire d’elle-même.
Sérieux Sophie, tu le vois poster à ses clients "faites comme vous voulez" pendant qu'il t'écrit une poème de trente alexandrins pour te faire remarquer que tu as pris un an de plus?
Sophie ouvre la bouche, prête à répliquer, mais rien ne vient tout de suite. Elle fronce les sourcils, regarde Amanda avec cet air mi-agacé, mi-amusé qu’elle lui réserve quand elle sent qu’elle est sur le point de perdre une bataille.
- Tu veux dire… que je rêve un peu trop, c’est ça ?
Amanda hausse légèrement les épaules, prend une gorgée de son café, laisse un silence s’installer.
- Je veux dire qu’il est dans son rôle. Tu le vois écrire à ses clients : "Faites comme vous voulez" ? Bien sûr que non. Il soigne son image, il est dans son job, c’est normal. Elle marque une pause, penche légèrement la tête. Et tu préférerais quoi ? Un poème de trente alexandrins pour te faire remarquer que tu as pris un an de plus ?
Sophie la fixe, indécise. Une part d’elle voudrait répondre oui, évidemment, mais elle sait bien que ce serait absurde. Elle passe une main dans ses cheveux, secoue la tête, un sourire commençant à poindre malgré elle.
- Franchement, trente alexandrins… Ça aurait eu du panache, non ?
Amanda éclate de rire. — Et après, quoi ? Un sonnet chaque mois pour te rappeler l’approche de la quarantaine ?
Cette fois, Sophie rit aussi, à contrecœur d’abord, puis franchement. Elle finit par soupirer et s’affaler légèrement sur sa chaise.
- Ok, ok… Je dramatise un peu.
Amanda sourit en coin, l’air de dire Comme toujours. Mais elle ne le dit pas. Elle sait que Sophie a besoin de faire ce chemin-là toute seule.
Le serveur passe, pose l’addition discrètement sur la table. Sophie l’attrape d’un geste vif.
- Allez, pour me faire pardonner, c’est moi qui t’invite.
Version deux.
Un vendredi soir, après une semaine éreintante au travail, Sophie et Amanda se retrouvent à leur café préféré, Kozy. Sophie arrive avec ses épaules tendues et un sac remplié de dossiers oubliés sur la banquette. Amanda, toujours ponctuelle, a déjà commandé leurs boissons : un latte à la vanille pour Sophie et un thé vert pour elle. La terrasse est animée, mais leur table reste une bulle de calme dans le tumulte parisien.
Amanda (soufflant un nuage de vapeur en souriant)
"Bon, alors, c’est quoi la crise du jour ? Tu as l’air d’avoir porté le poids du monde sur tes épaules en montant les trois marches de la terrasse. »
Sophie (soupirant, les doigts serrés autour de sa tasse encore fumante)
"Je ne sais même pas par où commencer… Mon boss m’a encore envoyé un mail à 18h45 pour me dire que le dossier Martin doit être refait pour demain matin. Et devine quoi ? J’ai oublié mon portefeuille dans le métro ce matin. Deux fois. »
Amanda (riant doucement, posant son appareil à vapeur sur la table)
"D’abord, respire. Deux : ton portefeuille est sur la table basse chez toi, je l’ai vu tout à l’heure. Trois : le dossier Martin, c’est celui que tu as déjà sauvé trois fois ce mois-ci. Tu vas le refaire en 2 heures max, comme d’hab. Mais avant ça…" (elle pousse la tasse de Sophie vers elle) "Bois. Et dis-moi une chose, une seule, qui ne soit pas un problème. »
Sophie (levant les yeux au ciel, mais un sourire trahit sa bouche)
"… J’ai croisé un chat trop mignon en venant. Il avait des chaussettes blanches et il m’a regardée comme si je devais lui donner des croquettes. »
Amanda (éclatant de rire)
"Voilà ! Tu vois ? La vie n’est pas qu’une liste de trucs à stresser. (Elle sort un carnet de sa poche.) Allez, on fait la liste : 1. Le chat mignon. 2. Ce latte qui est parfaitement dosé. 3. Moi, ton coach de survie préférée, qui va t’aider à prioriser tes galères. »
Sophie (soupirant, mais cette fois avec un sourire)
"Tu es insupportable. Mais… merci."
Amanda (reposant brusquement sa tasse, le sourire s’effaçant légèrement)
"Attends… François a encore oublié ton anniversaire ? Après l’année dernière et la fameuse ‘surprise’ qui était un grille-pain reconditionné ?" (Elle secoue la tête, incrédule.)
Sophie (les yeux soudain brillants, voix tremblante)
"Pire. Il m’a envoyé un message à 14h pour me dire ‘Désolé, chérie, j’ai double shift au resto’. Pas de cadeau, pas de mot, rien. Juste… un message. (Elle sort son téléphone et montre l’écran à Amanda.) Regarde. Même pas un emoji cœur. »
Amanda (attrape le téléphone, lit le message, puis le repose avec un calme étudié)
"OK. (Elle prend une grande inspiration.) Voici ce qu’on va faire. Option 1 : Tu lui envoies un message du style ‘C’est fini, François, j’ai trouvé un homme qui se souvient de la date de naissance de sa mère’. Option 2 : (Elle sort un stylo et griffe le nom de François sur une serviette en papier.) On fait une liste de tout ce qu’il t’a fait subir, et on la brûle avec la bougie du gâteau que je vais t’offrir ce soir. »
Sophie (entre rire et larmes)
"Tu es sérieuse ? Un gâteau ? À 20h30 ? »
Amanda (haussant un sourcil, déterminée)
"Sophie. Je te rappelle que je suis ton coach de survie. Bien sûr que je suis sérieuse. Et ce gâteau aura 28 bougies, une pour chaque année où tu mérites mieux que des excuses en retard. (Elle attrape son sac rouge vif.) Allez, on y va. J’ai repéré une pâtisserie ouverte tard près d’ici. Et en chemin, tu vas m’expliquer pourquoi tu es encore avec ce… (elle cherche ses mots) ce spécialiste de l’oubli volontaire."
"Parce que… entre deux crises, il me fait rire ? Et puis, qui d’autre tolérerait mes crises de stress à 3h du mat’ ?"
Amanda (se levant et tendant la main à Sophie)
"Moi. Moi, je les tolère. Et je te paie des macarons en plus. Allez, lève-toi. Tonight, on célèbre toi. François peut aller se faire cuire un œuf. (Un temps.) … Ou un grille-pain."
Cette photo je l'ai prise en octobre 2024, dans les environs de la places des Abbesses. Leica Q3 summilux 28mm