Deux mannequins sans visage en vitrine, vêtus de vestes en cuir sous une décoration de disques dorés.

28 mars 2026 – Nous vous regardons passer

Deux mannequins sans visage se tiennent côte à côte derrière la vitrine Dior. Au-dessus d'eux, une pluie de disques dorés et transparents capte la lumière et anime le décor de multiples reflets. L'un porte une veste en cuir brun aux lignes sobres, l'autre une veste plus sombre, associée à un col roulé. Rien ne bouge. La lumière change, les reflets se déplacent, les passants passent. Les mannequins, eux, restent fidèles à leur rôle.
Et pourtant...


— Tu as remarqué ? Ils ralentissent tous en passant devant nous.

— Évidemment. Ils admirent la coupe de ma veste.

— Tu crois ? Moi, j’ai surtout l’impression qu’ils regardent leur reflet.

— Tu manques d’ambition. Nous sommes chez Dior, pas dans une boutique de souvenirs.

— C’est vrai. Pourtant, depuis ce matin, je n’ai entendu que : « Chérie, tu crois qu’il existe en noir ? »

— C’est déjà une preuve de succès.

— Ah bon ?

— Personne ne demande si une œuvre d’art existe en noir.

— Tu te prends pour une œuvre d’art, maintenant ?

— Nous sommes exposés, éclairés, admirés… Quelle est la différence ?

— Les œuvres d’art ne changent pas de collection tous les trois mois.

— Détail logistique.

— Tu appelles ça un détail ? La semaine dernière, tu portais un manteau gris.

— L’élégance consiste précisément à savoir évoluer.

— Moi, j’appelle ça changer de peau.

— Tu dramatises.

— Non. Regarde-les. Ils entrent, ils sortent, ils achètent des vêtements pour affirmer leur personnalité… puis ils reviennent six mois plus tard pour en acheter d’autres.

— C’est ce qu’on appelle la mode.

— Moi, j’appelle ça une crise d’identité très bien organisée.

— Tu es décidément d’un pessimisme…

— Réaliste.

— Tu sais ce que je leur envie, malgré tout ?

— Leur portefeuille ?

— Non.

— Leur liberté ?

— Encore moins.

— Alors quoi ?

— Leur visage.

— Pourquoi ?

— Parce qu’eux peuvent changer d’expression. Nous, nous sommes condamnés à avoir toujours l’air triste.


Cette photo je l'ai prise en décembre 2024 Rue Saint Honoré à Paris. Fuji X100 F