À Aubervilliers, une vieille dame portant ses courses marche devant un mur tandis que des pigeons prennent leur envol.

10 avril 2026 – Les habitués

Tous les mardis, c’était le même parcours. Le marché d’abord. Le fromager, qui faisait semblant d’hésiter avant de lui tendre son morceau de comté. Le marchand de légumes, qui glissait toujours un brin de persil dans le sac « parce que ça ne se vend pas ». Puis le retour vers l’appartement, en longeant le canal.


cette heure-là, les pigeons étaient déjà là....

Ils occupaient le trottoir comme des habitués de café. Ils picoraient sans conviction, se disputaient une croûte de pain oubliée, tournaient autour des passants avec l’assurance de ceux qui savent qu’ils finiront toujours par récupérer quelque chose.

Lorsqu’elle arrivait, ils s’envolaient d’un seul coup.

Jamais avant.

Jamais après.

Toujours à son approche.

La première fois qu’elle s’en était aperçue, elle avait ralenti le pas. Le lendemain, elle avait essayé de les surprendre. Ils avaient attendu le dernier moment, puis s’étaient envolés comme une poignée de feuilles emportées par le vent.

Elle avait souri.

— Vous pourriez tout de même me laisser passer.

Personne ne l’avait entendue.

Depuis, c’était devenu leur petit jeu.

Elle avançait sans presser le pas. Les pigeons attendaient. Puis venait ce bruit d’ailes qui remplissait soudain toute la rue pendant deux ou trois secondes, avant que chacun ne reprenne sa place : eux sur les corniches, elle sur le trottoir.

Le boulanger, qui observait la scène depuis sa vitrine, disait parfois à son apprenti :

— La voilà.

Il n’avait pas besoin de préciser de qui il parlait.

Quelques secondes plus tard, les pigeons décollaient.

Alors seulement il savait qu’il était dix heures passées.

Un mardi pourtant, rien ne se produisit.

Les pigeons restèrent au sol.

Le boulanger leva les yeux vers la rue. Personne.

Il regarda l’horloge derrière sa caisse. Dix heures cinq.

— Tiens…

Il attendit encore un peu, presque malgré lui.

Les pigeons finirent par s’envoler au passage d’un livreur pressé. Ce n’était pas tout à fait le même envol. Pas le même bruit. Pas la même attente.

Le mercredi, elle reparut.

Les sacs de courses à la main.

Les pigeons s’écartèrent d’un seul mouvement.

Le boulanger sourit derrière sa vitrine.

Sans qu’aucun d’eux ne s’en doute, le quartier venait de retrouver une de ces minuscules habitudes qui passent inaperçues jusqu’au jour où elles disparaissent.


Cette photo je l'ai prise en octobre 2011 dans une rue d'Aubervilliers non loin du canal. Leica X1