Une veille dame marche dans la rue, des pigeons prennent leur envol.

15 avril 2026 – La bibliobox jaune

Chapitre 1

Simone rangea machinalement une pile de livres sur l’étroite étagère de la Bibliobox aménagée dans une ancienne cabine de téléphone. Ses doigts effleurèrent la tranche d’un vieux roman à la couverture usée. Entre ses pages jaunies, un microfilm de quelques centimètres attendait, dissimulé. Elle jeta un coup d’œil par la vitre légèrement embuée.

Josh était là.

Il s’était arrêté devant la cabine, une main dans la poche de son manteau, l’autre tenant un cigare à moitié consumé. De loin, il semblait simplement perdu dans ses pensées. Mais Simone savait que, derrière ses lunettes teintées, il analysait chaque détail. Il attendait son moment.

Plus loin, sur un banc métallique, Gunther allongeait ses jambes avec une nonchalance calculée. Son blouson noir remonté jusqu’au menton, ses lunettes aux verres fumés dissimulaient un regard fixé sur un point du trottoir d’en face. Son attitude désinvolte était presque parfaite. Presque.

Un frisson parcourut la nuque de Simone.

Gunther ne venait jamais ici sans raison. Il n’était pas censé savoir pour l’échange. Pourtant, il était là, étendu sous le soleil pâle de fin d’après-midi, une main posée sur le banc, comme s’il patientait. Un peu trop indifférent.

Josh s’éclaircit la gorge. Simone comprit : l’heure tournait.

D’un mouvement discret, elle tira légèrement le livre contenant le microfilm et le plaça à l’extrémité de l’étagère, prêt à être saisi. Puis elle referma la porte de la Bibliobox en douceur, comme si de rien n’était.

Josh ne bougea pas tout de suite. Il prit une dernière inspiration, puis se décida à avancer.

C’est alors que Gunther, toujours avachi, croisa les jambes et laissa tomber un petit objet métallique au sol.

Un briquet.

Un simple briquet.

Mais le bruit du métal résonna comme un avertissement.

Josh s’arrêta net.

Derrière la vitre, Simone retint son souffle.

Gunther, sans se presser, ramassa son briquet et le fit tourner entre ses doigts. Puis, dans un murmure à peine audible, il souffla ces mots, un sourire imperceptible aux lèvres :

Gunther
Je crois que vous cherchez quelque chose.

Chapitre 2

Josh sentit son pouls s’accélérer. Ce n’était pas le moment de perdre son calme. L’échange devait être rapide, discret, sans accroc. Pourtant, Gunther était là, son sourire à peine esquissé, mais suffisant. Il savait.

Josh hésita une fraction de seconde. Trop longtemps.

Gunther se redressa légèrement, posant les coudes sur ses genoux. Il fit rouler son briquet entre ses doigts, l’air faussement distrait.

Gunther
Un livre intéressant, Josh ?

Sa voix était posée, faussement indifférente. Mais chaque mot sonnait comme une menace à peine voilée.

Derrière la vitre de la Bibliobox, Simone sentit son estomac se nouer. Josh devait agir maintenant, ou l’opportunité disparaîtrait. Elle ne pouvait pas l’aider davantage sans éveiller les soupçons.

Josh prit une bouffée de son cigare, expira lentement, puis haussa les épaules.

Josh
Je cherche un bon polar. Tu me recommandes quoi, Gunther ?

Gunther laissa échapper un ricanement. Il tapota son genou du bout de son briquet avant de répondre :

Gunther
Je dirais… quelque chose avec un retournement de situation. Un héros qui croit tout contrôler, mais qui se rend compte trop tard qu’il s’est fait doubler.

Josh sentit la morsure du sous-entendu.

Gunther savait-il vraiment ? Ou jouait-il avec ses nerfs ?

La rue était calme. Trop calme. Un mauvais pressentiment lui noua l’estomac.

Il fit un pas vers la Bibliobox.

Josh
Je vais voir si je trouve mon bonheur, alors.

Simone eut un imperceptible mouvement de recul lorsqu’il ouvrit la porte de la cabine. Il tendit la main vers l’étagère du haut, fit semblant d’hésiter, puis attrapa le livre où se trouvait le microfilm.

Il sentit sous ses doigts le poids léger de l’objet caché entre les pages. Il allait refermer la porte quand…

Gunther
Attends.

Gunther s’était levé.

Josh ne tourna pas la tête immédiatement. Il sentit Gunther approcher, lentement, jusqu’à se placer juste à côté de lui. Trop près.

Simone, figée, observait la scène, le cœur battant.

Gunther leva une main et fit glisser un livre au hasard sur l’étagère, juste à côté de celui que Josh tenait encore entre ses doigts.

Gunther
J’ai changé d’avis. Peut-être que tu devrais essayer un autre genre.

Son regard tomba sur le livre dans la main de Josh, un instant trop long pour être innocent.

Josh savait qu’il devait bouger. Maintenant.

Il referma doucement la porte de la cabine et tourna les talons.

Gunther ne bougea pas. Il se contenta d’observer, son sourire toujours là, mais quelque chose dans ses yeux avait changé.

Josh s’éloigna à pas mesurés, feignant l’indifférence.

Simone sentit ses mains trembler légèrement alors qu’elle regardait Gunther s’appuyer nonchalamment contre la Bibliobox.

Avait-il vu le microfilm ?

Avait-il compris ?

Ou pire… était-il là pour s’assurer que cet échange n’ait jamais lieu ?

Dans sa poche, Josh sentait le poids du livre contre sa paume. L’échange avait réussi.

Mais il savait que ce n’était que le début des ennuis.

Chapitre 3

Josh marchait à un rythme mesuré, le livre bien serré sous son bras. Il ne voulait pas précipiter ses pas, ne pas éveiller le moindre soupçon. Derrière lui, Gunther n’avait pas bougé, toujours appuyé contre la Bibliobox, son sourire indéchiffrable flottant entre amusement et menace.

Mais Josh le sentait : l’homme sur le banc n’était pas du genre à laisser filer les choses sans raison. Il préparait quelque chose.

Simone, toujours dans la cabine, se force à ranger un autre livre, comme si de rien n’était. Mais elle avait vu le regard de Gunther, le poids de son silence. Ce n’était pas fini.

Josh s’engagea dans une rue transversale, quittant la façade ensoleillée du bâtiment. Les ombres s’allongeaient ici, absorbant la chaleur du jour. Il continua à avancer, sans jamais se retourner, jusqu’à atteindre une petite cour pavée où une fontaine asséchée servait autrefois de point de rencontre aux étudiants du quartier.

Il ralentit enfin, jeta un coup d’œil discret autour de lui. Personne.

Il ouvrit le livre.

Le microfilm était là, finement glissé entre deux pages, exactement comme prévu. Il eut un léger soupir de soulagement et s’apprêtait à refermer l’ouvrage quand…

Un bruit.

Infime.

Juste derrière lui.

Il se retourna vivement… mais il n’y avait personne. Seulement un chat gris tigré qui l’observait depuis le rebord d’un muret, ses yeux plissés dans une curiosité féline.

Josh sourit malgré lui.

Josh
Tu m’as fait une peur bleue, mon vieux.

Il glissa le livre dans son manteau, vérifia une dernière fois ses arrières et s’apprêtait à repartir lorsqu’une voix résonna doucement derrière lui.

Une voix
Josh.

Il se figea.

Ce n’était pas Gunther.

Ce n’était pas une voix qu’il s’attendait à entendre ici.

Lentement, il se retourna.

Devant lui, à moitié dissimulé dans l’ombre d’un porche, se tenait un homme qu’il n’avait pas vu depuis des années.

Niklas.

Vêtu d’un manteau en laine sombre, les mains enfouies dans ses poches, il avait cet air calme et posé qu’il n’avait jamais perdu, cette manière de fixer les gens avec une intensité qui rendait tout dialogue inutile.

Josh sentit une tension froide lui nouer l’estomac.

Niklas n’était pas censé être ici.

Pas à Paris.

Pas maintenant.

Et surtout pas en train de l’attendre.

Niklas
Ça fait longtemps.

Josh ne répondit pas immédiatement. Son regard passa de son ancien ami au chat sur le muret, qui les observait toujours, immobile.

Quelque chose ne tournait pas rond.

Il le savait.

Mais ce qu’il ignorait encore, c’était si Niklas était venu pour l’aider…

Ou pour s’assurer qu’il ne reparte pas.

Chapitre 4

Josh resta silencieux, jaugeant Niklas dans la lumière tamisée du porche. Il aurait aimé dire quelque chose, mais les mots lui restaient en travers de la gorge. Il savait que la présence de Niklas ne pouvait signifier qu’une seule chose : quelque chose avait mal tourné.

Niklas
Tu es surpris, Josh ?

Josh se force à sourire.

Josh
Un peu, ouais. Je croyais que tu étais en dehors du jeu.

Niklas haussa légèrement les épaules, sans quitter Josh du regard.

Niklas
Tu sais bien que personne n’est jamais vraiment dehors.

Un silence s’installa.

Le chat sur le muret s’étira lentement, bailla, puis sauta souplement sur les pavés avant de disparaître dans une ruelle adjacente. Comme s’il avait compris qu’il valait mieux ne pas traîner dans le coin.

Josh resserra les doigts autour du livre sous son manteau.

Josh
Si tu es ici, c’est que quelqu’un t’a envoyé.

Niklas ne répondit pas tout de suite. Il sortit une main de sa poche, leva son index en l’air comme s’il allait faire une remarque légère, puis le pointa vers Josh.

Niklas
Ou alors… peut-être que je suis venu pour t’éviter une grosse erreur.

Josh serra la mâchoire. Il jeta un rapide coup d’œil derrière lui, vers la rue qu’il venait de quitter. Gunther était-il en train de les surveiller ? Peut-être pas. Mais avec Niklas dans l’équation, il ne savait plus à qui faire confiance.

Josh
De quelle erreur tu parles ?

Niklas eut un sourire. Pas un sourire chaleureux. Un de ceux qui mettaient mal à l’aise, qui indiquaient qu’il en savait plus que lui, qu’il avait déjà plusieurs coups d’avance.

Niklas
Dis-moi, Josh… tu es sûr que ce que tu transportes est bien ce que tu crois ?

Josh sentit une onde glacée lui parcourir l’échine.

Il baissa lentement les yeux vers le livre qu’il serrait sous son manteau.

Le microfilm.

Était-il piégé ? Modifié ? Un leurre ?

Il releva la tête vers Niklas, mais celui-ci avait déjà reculé d’un pas, disparaissant peu à peu dans l’ombre du porche.

Niklas
Fais attention à ce que tu lis, Josh. Certains livres peuvent te coûter cher.

Puis, sans un mot de plus, il tourna les talons et s’éloigna, son pas léger se fondant dans la nuit naissante.

Josh resta un instant immobile, son cœur battant contre sa cage thoracique.

Il savait une chose avec certitude : Niklas ne faisait jamais de mises en garde sans raison.

S’il disait que le microfilm était une erreur, alors quelqu’un avait voulu le piéger.

Et maintenant, il devait découvrir qui.


Cette photo je l'ai prise en février 2025 à Saint-Germain en Laye. Leica Q3 summilux 28mm