– La belle, le photographe et l'importun
Le photographe ne voyait qu'elle.
Son appareil reposait sur un trépied, solidement planté devant la fontaine. La lumière était idéale. Le décor aussi. Assise sur le rebord de pierre, la jeune femme prenait la pose avec ce mélange de présence et de distance que recherchent tant les photographes de mode.
La scène se déroulait devant le Plaza, l'un des hôtels les plus célèbres de New York. Le photographe peaufinait son cadrage pendant que le mannequin prenait la pose au bord de la fontaine.
À moins de deux mètres, un homme était assis sur le rebord de la fontaine. Les cheveux en bataille, les sandales usées, il fouillait dans son sac, torse nu. Le photographe ne lui accordait pas un regard. Le mannequin non plus. Ils avaient sans doute fini par oublier qu'il était là.
Et c'était réciproque.
Le photographe poursuivait sa séance. Le mannequin continuait à poser.
Je me plais à imaginer qu'il est arrivé après eux. La séance était déjà en cours lorsqu'il s'est assis sur le rebord de la fontaine. « Après tout, c'est ma fontaine que font-ils là», a-t-il peut-être pensé. Puis il a ouvert son sac comme si de rien n'était.
C'est le caractère cocasse de la scène qui m'a fait déclencher. Trois personnages, à quelques mètres les uns des autres, chacun dans son propre monde. La belle, le photographe et l'importun : l'histoire était déjà là. Je n'avais plus qu'à trouver le bon angle et la photographier.
Photo prise en octobre 1990, devant le Plaza à New York. Nikon 801 35-70mm f2,8