– Le guitariste à l'affiche
- Excusez-moi…
Le guitariste ne lève pas les yeux.
- C'est à moi que vous parlez ?
- Évidemment. Il n'y a que vous qui bougez ici.
Le guitariste regarde autour de lui. Personne. Seulement cette immense affiche de mode.
- Ah non... Je recommence à manquer de sommeil.
- Pas du tout. C'est juste qu'on en a assez de poser.
Cette fois, la grande rousse cligne des yeux. Puis elle soupire. Un soupir de trois mètres de haut.
- Vous savez ce que c'est, rester immobile pendant six mois ?
Le guitariste hausse les épaules.
- Moi, j'ai fait quatre heures devant la préfecture.
- Ce n'est pas pareil. Vous, au moins, vous pouviez vous gratter le nez.
À droite, la seconde version de la jeune femme descend presque de l'affiche. Elle lisse machinalement sa veste grise.
- Tu exagères. On nous a changées de vitrine la semaine dernière.
- Oui. Avec toujours la même expression.
Elle désigne son propre visage géant.
- Vous trouvez vraiment que j'ai l'air fascinée par le monde ?
Le guitariste observe le portrait monumental.
- Pour être honnête… vous avez surtout l'air de chercher vos clés.
La jeune femme éclate de rire.
- Enfin quelqu'un qui le dit !
Le rire se propage comme une vibration dans toute l'affiche.
- Le directeur artistique voulait de "l'intensité intérieure".
- Moi, je voulais simplement rentrer déjeuner.
Le guitariste esquisse un sourire.
- Vous savez, moi aussi on me demande souvent d'avoir l'air inspiré.
- Et vous faites comment ?
- Je pense à mes impôts.
Les deux mannequins échangent un regard admiratif.
- C'est crédible.
Un silence s'installe.
Le musicien caresse distraitement les cordes de sa guitare.
Une note s'élève.
La grande rousse ferme les yeux.
- Ah… ça, c'est nouveau.
- Quoi ?
- D'habitude, les gens passent devant nous en regardant leur téléphone. Vous êtes le premier qui apporte une bande-son.
Le guitariste gratte quelques accords.
- Je peux continuer ?
- Bien sûr.
- Ça ne va pas déranger la campagne publicitaire ?
La silhouette en veste grise hausse les épaules.
- Franchement, vu le prix de cette jupe, je crois que plus personne ne regarde les vêtements.
Le guitariste éclate de rire.
- Je me disais aussi.
La jeune femme géante penche légèrement la tête.
- Et votre tee-shirt ?
- Quoi, mon tee-shirt ?
- Ce petit logo jaune…
Il baisse les yeux.
- Ah… ça.
- Vous êtes sponsorisé ?
- Non.
- Alors pourquoi le porter ?
Il réfléchit un instant.
- Parce qu'il était propre.
Les deux mannequins restent muettes.
- Vous savez, dit enfin la plus grande, c'est peut-être ça, le luxe.
Le guitariste recommence à jouer. Les passants continuent de défiler. Personne ne semble remarquer que les affiches parlent. Personne ne voit non plus que les cheveux blancs du musicien répondent aux mèches cuivrées du portrait, comme si le temps avait simplement changé de couleur.
Au bout d'un moment, la jeune femme demande :
- Dites… vous avez quel âge ?
- Suffisamment pour ne plus compter.
- Ça doit être agréable.
- Ça dépend des jours.
Elle hoche lentement la tête.
- Moi, j'aurai toujours vingt-deux ans.
Le guitariste s'arrête de jouer. Pour la première fois, personne ne trouve rien à répondre. Le vent passe entre eux. Il soulève une mèche blanche, puis une mèche rousse. Pendant une seconde, on dirait que les deux chevelures appartiennent à la même personne. Puis tout redevient immobile. La grande affiche retrouve son silence impeccable. Le mannequin reprend sa pose parfaite. Le guitariste ajuste la sangle de sa guitare et s'éloigne. Au moment où il disparaît du cadre, une voix, presque imperceptible, s'échappe encore de l'image :
- Hé…
Il se retourne.
- Oui ?
- Si vous repassez demain…
- Oui ?
- Rejouez le même morceau.
- Pourquoi ?
- Parce qu'ici, c'est toujours aujourd'hui.
Photo prise le 5 juillet 2026, rue de Caumartin. Leica Q3 summilux 28mm