– Le boutiquier minimaliste
Deux hommes attendent. L'un espère un client, l'autre semble simplement tenir compagnie. Dans le brouhaha de la rue du Faubourg du Temple, leur conversation dérive d'un sujet à l'autre : le temps qui passe, le quartier qui change, les vêtements qui connaissent plusieurs vies. Une scène ordinaire, où les silences comptent autant que les paroles.
- Le boutiquier
- Pas grand monde aujourd'hui.
- Le familier
- C'est lundi.
- Le boutiquier
- Mardi.
- Le familier
- Tu vois, ça commence mal. Je ne sais même plus quel jour on est.
- Le boutiquier esquisse un sourire sans quitter la rue des yeux.
- Pas étonnant,Les jours, ici, c'est toujours un peu pareil.
- Le jeune homme
- Vous l'avez en XL?.
- Le boutiquier
- Je ne sais pas. Vous pouvez fouiller
- Le familier laisse échapper un rire discret
- Encore un à qui il faut tout servir sur un plateau.
- Le familier
- Tu te souviens de l'époque où tu avais une vraie boutique ?
- Le boutiquier
- Une devanture, une caisse, une enseigne… Oui) Et aussi des vitrines à laver, des charges, un loyer hors de prix, C'était une belle boutique mais aussi beaucoup de tracas. Ouais; c'est sûr c'était une belle boutique. Mais c'était avant...
- Le familier
- Le quartier change.
- Le boutiquier
- Tout change et pas en mieux.
- Le familier
- Pas faux
- Le familier
- Avant, on vendait aux voisins. Maintenant, on vend aux curieux.
- Le boutiquier
- Quand on vend.
- Le familier
- ouias, quand on vend.
- Le boutiquier
- Tu sais ce que j'aime ici ? Les vêtements ont déjà vécu. Ils ne font plus semblant. Une veste trouée par le temps raconte plus de choses qu'une veste faussement usée en usine.
- Le familier
- Et les gens ?
- Le boutiquier
- Pareil.
- Le familier
- L'œil, derrière nous… Tu crois qu'il nous regarde ?
- Le boutiquier
- Depuis des années. Il doit connaître tous nos clients.
- Le familier
- Ou toutes nos journées sans clients.
- Le boutiquier
- Bonjour monsieur ! Cinquante euros les deux paires.
- Le passant
- Je regarde seulement.
- Le boutiquier
- Regarder, c'est déjà ça.
- Le familier
- Tu aurais dû dire quarante.
- Le boutiquier
- J'aurais vendu à perte.
- Le familier
- Tu n'as rien vendu.
- Le boutiquier
- Toi, tu comptes l'argent. Moi, je compte les occasions.
- Le familier
- À la fin de la journée, il faut quand même payer le café.
- Le boutiquier
- C'est vrai.
- Le boutiquier
- Tu sais pourquoi je viens encore tous les matins ?
- Le familier
- Pour gagner ta vie.
- Le boutiquier
- Un peu.
- Le familier
- Pour voir les gens, alors.
- Le boutiquier
- Surtout pour ne pas rester chez moi.
- Le familier
- Moi aussi.
Un silence. Une jeune homme ralentit devant les chemises, en touche une du bout des doigts.
Le jeune homme regarde le boutiquier, incrédule, et repart.
Le silence reprend ses droits, UN long soupire
Un livreur traverse la rue à vélo en évitant les piétons.
Le boutiquier replie soigneusement un jean avant de le replacer sur la pile.
Un passant s'arrête devant les chaussures.
Le passant s'éloigne.
Les deux hommes regardent un moment la circulation de la rue du Faubourg du Temple.
Photo prise le 21 mai 2026, rue du Fauboourg du Temple. Leica Q3 summilux 28mm