– La tentation du mannequin
Devant une vitrine, un homme s'accorde une pause cigarette. Derrière la vitre, un mannequin impeccablement vêtu semble l'observer. À moins que ce ne soit l'inverse… Il suffit parfois d'un regard pour que l'imagination prenne le relais. Et si, cette fois, le mannequin décidait de sortir de son rôle ?
Il faut dire qu’il n’avait jamais respiré non plus.
Depuis trois semaines, il portait le même costume trois pièces. La même cravate. Le même sourire absent. Chaque matin, on lui redressait le col, on époussetait son épaule, puis on l’abandonnait à sa contemplation du trottoir.
Les passants défilaient. Les élégants. Les pressés. Les amoureux. Les touristes. Les distraits.
Et puis il y avait lui.
Presque tous les jours, il s’arrêtait devant la vitrine. Une cigarette au coin des lèvres. Les mains dans les poches. Il regardait ailleurs. Ou peut-être nulle part.
Le mannequin l’observa longuement.
- Le mannequin
- Encore vous…
L’homme tira une longue bouffée.
- Le mannequin
- Vous savez, ce n’est pas très bon pour la santé.
- L’homme
- Ah… c’est vous qui parlez ?
- Le mannequin
- Il n’y a personne d’autre.
- L’homme
- Je croyais que les mannequins se contentaient de vendre des costumes.
- Le mannequin
- Nous vendons surtout des illusions.
L’homme sourit.
- L’homme
- Et ça marche ?
- Le mannequin
- Regardez-moi. Depuis des années, on habille le même corps en espérant convaincre les gens qu’ils auront une autre vie.
L’homme éclata de rire.
- L’homme
- Touché.
Un silence s’installa. Le mannequin suivait du regard les volutes de fumée qui montaient lentement contre la vitre.
- Le mannequin
- Ça a quel goût ?
- L’homme
- Une mauvaise idée.
- Le mannequin
- Vous pourriez être plus précis ?
- L’homme
- Un mélange de liberté, d’habitude… et de regret.
Le mannequin resta pensif.
- Le mannequin
- J’aimerais essayer.
- L’homme
- Vous n’avez même pas de poumons.
- Le mannequin
- Ce n’est pas une raison pour manquer de curiosité.
L’homme hésita. Puis il approcha sa cigarette de la vitre.
À sa grande surprise, une main vernie traversa doucement le verre, comme s’il n’existait pas.
Le mannequin prit la cigarette avec une élégance parfaite.
Il inspira.
Enfin… il fit semblant.
La fumée ressortit immédiatement par le col de sa chemise.
- L’homme
- Alors ?
- Le mannequin
- C’est extrêmement décevant.
- L’homme
- Je vous l’avais dit.
- Le mannequin
- Oui… mais c’est incroyablement photogénique.
Ils restèrent là quelques instants, côte à côte.
L’un respirait trop.
L’autre pas du tout.
Et, pour la première fois depuis sa sortie d’usine, le mannequin eut l’impression de ressembler un peu à quelqu’un.
Photo prise le 2 janvier 2025, boulevars Haussmann. Leica Q3 summilux 28mm