– Moi, le chien
En le voyant ainsi affublé de lunettes de soleil pendant que son maître, absorbé par son téléphone, semblait oublier jusqu'à sa présence, je me suis demandé ce que ce chien raconterait s'il pouvait enfin donner son avis. J'ai imaginé que son discours pourrait ressembler à ceci :
Vous tombez bien. Il est occupé.
Depuis une heure, il fait défiler son téléphone avec le pouce. Moi, je fais défiler les passants avec les yeux. Chacun son métier.
Les lunettes ? Ne m'en parlez pas. Ce n'était pas mon idée. Au début, j'ai résisté. J'ai essayé de les faire tomber, de les mâchouiller, même de m'asseoir dessus. Rien à faire. Paraît que ça attire le regard. Je confirme. Vous m'avez regardé avant de le regarder, n'est-ce pas ?
Quant à la musique... Vous voyez cette boîte noire à côté de lui ? Elle crache les mêmes morceaux toute la journée. Les humains appellent ça de l'animation. Moi, j'appelle ça une punition. J'ai l'ouïe d'un chien, je vous rappelle. Eux trouvent le volume normal. Moi, j'entends probablement les voisins de l'autre arrondissement.
Et pendant ce temps-là, monsieur consulte son téléphone. Il regarde combien de personnes ont aimé la dernière vidéo. Il répond à des messages. Il vérifie si la cagnotte avance. Bref, il est partout, sauf ici.
Moi, je suis l'investissement.
Sans moi, il y aurait un homme assis devant une enceinte. Avec moi, il y a « le chien aux lunettes ». Ça fait sourire. On prend une photo. On glisse une pièce. Les lunettes sont ridicules, mais elles rapportent.
J'aimerais simplement être un chien.
Renifler un poteau qui en vaut la peine. Courir après un pigeon sans qu'on me rappelle à l'ordre. Dormir à l'ombre. Me salir un peu. Vivre une vraie vie de chien, pas une carrière d'accessoire publicitaire.
Enfin... je ne vais pas me plaindre.
Il paraît que nous formons un joli duo.
Moi, j'attends surtout le moment où il lèvera enfin les yeux de son écran.
Et puis... j'ai soif.
Photographie réalisée le 16 janvier 2026, boulevard des Capucines. Leica Q3 summilux 28mm