– Vous savez aux Indes...
À une terrasse, un couple prend le thé. Lui, en short blanc, veste de velours et chaussures impeccables ; elle, en vichy rouge et blanc. Il suffit de peu pour que l’imagination commence à travailler.
Il disait toujours « aux Indes ».
Jamais « en Inde ».
La nuance avait son importance. « En Inde », c’était le pays d’aujourd’hui, les avions, les hôtels, les embouteillages. « Aux Indes », c’était autre chose : une époque disparue, quelques souvenirs soigneusement entretenus et beaucoup d’histoires devenues impossibles à vérifier.
Il y avait vécu, disait-il, « quelques années ». On ne savait jamais très bien lesquelles. À l’entendre, il avait connu Bombay avant qu’elle ne change de nom, des clubs où l’on servait le gin avant le déjeuner et des vérandas où l’on attendait la fraîcheur du soir. Sa femme levait parfois les yeux au ciel, mais ne le contredisait jamais vraiment.
Ce matin-là, pourtant, ils étaient simplement assis à une terrasse, quelque part en France.
Il avait gardé le short blanc, les chaussures impeccables, la veste de velours et le pull noué autour du cou. Une tenue improbable pour boire un thé, mais parfaitement naturelle pour lui.
Face à lui, le vichy rouge et blanc de sa robe tranchait joyeusement avec sa tenue de gentleman.
Il porta la tasse à ses lèvres.
- Vous savez, aux Indes…
Elle remit un peu de rouge à lèvres, tout en écoutant une histoire qu’elle connaissait déjà par cœur.
Rue de Caumartin 21 mars 2026 - Leica Q3 summilux 28mm f/1,7 (à 2,5)